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»Je suis tout étonné de me trouver ici. Je n'aurais jamais cru avoir occasion d'honorer la mémoire d'un blanc américain. Comment pourrais-je pleurer la mort d'aucun homme blanc de ce pays? Comment pourrais-je oublier les maux que les Américains blancs ont infligés à ceux de ma race? Nous avons été, moi et les miens, volés, vendus, achetés, torturés, assassinés; nos mères, nos soeurs, nos femmes ont été insultées, outragées, dégradées, et, il faut bien le dire, presque toute la nation américaine a prêté la main à ces infamies.
»Mais John Brown fait exception. Pour lui, tous les hommes blancs et noirs étaient frères. Je trouve dans le héros de Harper's Ferry l'ami du genre humain. Il ne connaissait pas, lui, des distinctions de peau, parmi les créatures de Dieu. Il croyait ce que lui disait sa Bible, «que Dieu a mis le même sang dans les veines de tous les peuples de la terre.» Il croyait à l'égalité de tous les hommes, à la fraternité qui doit exister entre eux. Il croyait que tout homme a droit à la liberté, que ce droit est inaliénable, et que nulle loi, nulle constitution, nulle religion ne peut la ravir même au plus humble de tous les hommes. John Brown a passé sa vie à réaliser cette doctrine; il a sacrifié sa vie pour elle. Voilà pourquoi je me trouve ici. Voilà pourquoi j'honore sa mémoire et pleure sa mort cruelle et prématurée. Je dis donc sans crainte d'être démenti qu'il est le seul citoyen américain qui ait agi strictement selon la Déclaration de l'Indépendance.
»Un écrivain distingué a dit dernièrement: «John Brown croyait en la fraternité humaine et au Dieu des armées. Il admirait Nathaniel Turner et Washington.» Cet écrivain se trompe, John Brown ne pouvait reconnaître, ni ne reconnaissait point ce code singulier au moyen duquel Washington est tellement honoré, même canonisé dans ce pays. John Brown ne pouvait confondre ces deux hommes: Washington n'a combattu qu'en faveur des droits des blancs, pendant que le général Turner est mort ignominieusement crucifié sur un échafaud, puis écartelé pour avoir combattu pour l'affranchisse-ment des noirs. Entre Washington et Turner il n'y a nul point de comparaison. Le héros de Harper's Ferry connaissait bien ces deux hommes et ne partageait point sur le compte du premier, les idées de la masse de ses compatriotes. Voilà pourquoi j'honore sa mémoire.
»J'honore l'héroïque vieillard, parce qu'il a travaillé, vécu et est mort pour les malheureux, les opprimés, les pauvres. Il a dit aux bourreaux qui le jugeaient:
«La Bible m'enseigne que je dois vivre avec ceux qui sont dans les liens. C'est ce que pendant toute ma vie j'ai essayé de faire. Je crois qu'en faisant ce que j'ai fait, j'ai travaillé dans l'intérêt de l'homme méprisé. Si j'avais combattu en faveur des riches, des puissante ou de ceux qui s'appellent grands; si j'eusse tenté, en sacrifiant ce que j'ai sacrifié, de sauver leurs pères, leurs mères, leurs frères, leurs soeurs, leurs femmes ou leurs enfants, oh! alors je serais presque un dieu; mais parce que j'ai voulu arracher l'opprimé à la tyrannie, je suis un criminel.»
»Ah! si John Brown eût combattu en pays étranger en cherchant à arracher un Grec à la tyrannie de la Turquie, ou un Hongrois au despotisme de l'Autriche, et fût tombé entre les mains des ennemis de ces peuples, on eût tenu des meetings en sa faveur dans toute l'étendue de notre pays de «chaînes et de menottes». Les journalistes auraient écrit des choses admirables, que la tribune aurait répétées. Nos églises, abandonnées de Dieu, auraient aussi fait entendre leur voix, et adressé au Ciel de longues, bruyantes et hypocrites prières pour sa conservation, John Brown eût-il été en pays étranger et fait prisonnier, le Congrès s'en serait mêlé. On aurait envoyé quelques vaisseaux de guerre pour protéger sa vie. Mais John Brown ayant combattu pour l'opprimé et l'esclave, tout ce que cette république «chrétienne» a pu lui offrir a été une sanglante capture, un simulacre de jugement, un échafaud!
»J'honore encore John Brown, parce qu'il ne connaissait ni la religion, ni les prêtres, ni le dieu des possesseurs d'esclaves. Lorsqu'un de ces ministres, soutiens de la tyrannie, lui parlait du salut de son âme, Brown lui dit; «Laissez-moi; nous ne servons pas le même Dieu.» Quand un autre de ces «sépulcres blanchis» chercha à lui prouver que l'esclavage est d'institution divine, Brown lui dit: «Vous ne savez pas l'ABC du christianisme.» Allez étudier le code divin. Je vous respecte comme gentleman, mais gentleman païen.»
»J'honore John Brown, parce qu'il repoussait ces hypocrites, ces «sépulcres blanchis,» cette «génération de vipères.»
»Mais, hélas! son noble coeur a cessé de battre. Il est mort, mort assassiné aujourd'hui. Et qui a commis cet affreux meurtre? Qui sont les coupables? Quelles sont les mains qui dégouttent de son sang? Est-ce le gouverneur Wise et la tremblante bande chevaleresque de Virginie qui a capturé et tué John Brown? Non, c'est notre «glorieuse Union» qui a versé son sang. C'est, pour me servir des paroles de Garrison, le résultat de votre «convention avec la mort,» de votre «contrat avec l'enfer». Votre constitution fédérale s'engage à protéger le Sud contre toute violence intérieure, contre toute insurrection. Donc, si des philanthropes du Nord volent au secours des opprimés du Sud, vous payez des hommes pour les pendre, afin de renforcer et de maintenir votre union avec l'esclavage.