»N'est-ce point avec les baïonnettes et les sabres achetés et payés de votre argent, que l'immortel Brown a été capturé? Les carabines qui ont logé neuf balles dans le corps de Stevens n'étaient-elles pas placées dans les mains d'hommes auxquels votre gouvernement accorde huit dollars par mois? L'arsenal n'a-t-il point été pris par les soldats de marine des États-Unis? Les héros blessés n'ont-ils point été, tout écharpés et ruisselants de sang, traînés en prison par les soldats des États-Unis? Vous avez tous aidé à commettre le crime. Le sang de Brown et de ses nobles fils soit sur vos têtes!
»Je vous dis, moi, que l'esclavage amènera la perte des États-Unis. S'il ne disparaît pas, vos institutions disparaîtront. Du reste, elles disparaissent, ou sont étouffées de jour en jour. Je vous dis encore que les conséquences de l'esclavage ne s'arrêtent plus à la population noire de ce pays; la question se rattache même aux blancs, et tout homme qui pense se demande souvent:—Le despotisme n'atteindra-t-il pas bientôt le citoyen comme il a atteint l'esclave? Les blancs qui se croient si forts tomberont comme les autres; car ils ne peuvent s'attendre à jouir d'aucune liberté réelle tant que les noirs porteront leurs lourdes chaînes. Il faut que la Liberté rogne d'un bout du pays jusqu'à l'autre, ou bien que tous ses habitants, blancs comme noirs, fléchissent sous le joug de la tyrannie.
»Cet état de choses ne peut durer. Il faut que l'esclavage disparaisse des États-Unis, ou que, comme John Brown, la Liberté meure étranglée. La liberté et l'esclavage ne peuvent vivre ensemble. Ils sont en antagonisme perpétuel, et, de même que certains métaux ne peuvent s'allier, quand vous pourrez mêler le vice avec la vertu, la lumière avec les ténèbres, réunir le ciel et l'enfer, alors vous pourrez combiner les éléments de la liberté et de l'esclavage.»
»Une quête en faveur de la veuve et des enfants du supplicié a été faite à la fin de la séance, et a produit plusieurs centaines de dollars.»
En Europe, la voix du grand poète à qui nous avons eu l'honneur de dédier ce livre, se fit aussi entendre, et elle jeta un souffle de l'avenir une terrible prédiction malheureusement réalisée aujourd'hui.
Nous ne saurions conclure sans publier cet admirable appel que M. Victor
Hugo adressa vainement, hélas! à la république fédérale.
«Quand on pense aux États-Unis d'Amérique, une figure majestueuse se lève dans l'esprit, Washington.
»Or, dans cette patrie de Washington, voici ce qui a lieu en ce moment:
»Il y a des esclaves dans les États du Sud, ce qui indigne, comme le plus monstrueux des contresens, la conscience logique et pure des États du Nord. Ces esclaves, ces nègres, un homme blanc, un homme libre, John Brown a voulu les délivrer. Certes, si l'insurrection est un devoir sacré, c'est contre l'esclavage. John Brown a voulu commencer l'oeuvre de salut par la délivrance des esclaves de la Virginie. Puritain, religieux, austère, plein de l'Évangile, Christus nos liberavit, il a jeté à ces hommes, à ces frères, le cri d'affranchissement. Les esclaves, énervés par la servitude, n'ont pas répondu à l'appel. L'esclavage produit la surdité de l'âme. John Brown, abandonné, a combattu; avec une poignée d'hommes héroïques, il a lutté; il a été criblé de balles; ses deux jeunes fils, saints martyrs, sont tombés morts à ses côtés; il a été pris. C'est ce qu'on nomme l'Affaire de Harper's Ferry.
»John Brown, pris, vient d'être jugé, avec quatre des siens, Stephens,
Coppie, Green et Coppeland.