Les noblemen d'Angleterre, sans fortune ou ruinés, sollicitaient le siège gubernatorial du Canada, pour y faire ou refaire leur fortune, et les négociants banqueroutiers s'acheminaient vers le Saint-Laurent dans le même but.
Des germes d'hostilités ne tardèrent pas à se montrer, même entre les oppresseurs.
Aurait-il pu en être autrement au milieu des injustices criantes dont se souillaient chaque jour les chefs de l'exécutif.
En 1816 la mesure était presque comble.
Pour qu'on ne suppose pas que j'exagère, je citerai un paragraphe de M. Garneau, historien très-impartial et très-précis dans ses renseignements.
«Le général Drummond, qui vint remplacer temporairement sir George Prévôt (comme gouverneur général), s'occupa des récompenses à donner aux soldats et aux miliciens qui s'étaient distingués (dans la guerre précédente). On songea à les payer en terres; et pour cela il fallut recourir à un département où l'on ne pouvait jeter les yeux sans découvrir les énormes abus qui ne cessaient de s'y commettre. Les instructions qu'avait envoyées l'Angleterre sur les représentations du général Prescott, à la fin du siècle dernier, loin de les avoir fait cesser, semblaient les avoir accrus. Malgré les murmures de tout le monde, on continuait toujours à gorger les favoris de terres. On leur en avait tant donné, que Drummond manda aux ministres que tous ces octrois empêchaient d'établir les soldats licenciés et les émigrants sur la rivière Saint-François. Chacun s'était jeté sur cette grande pâture, et pour la dépecer on s'était réuni en bande. Un M. Young en avait reçu 12,000 acres; un M. Felton en avait eu 14,000 acres pour lui-même et 10,000 pour ses enfants. De 1793 à 1811, plus de trois millions d'acres avaient été ainsi donnés à une couple de cents favoris, dont quelques-uns en eurent jusqu'à 60 et 80,000, comme le gouverneur R. Shove Milnes, qui en prit près de 70,000 pour sa part. Ces monopoleurs n'avaient aucune intention de mettre eux-mêmes ces terres en valeur. Comme elles ne coûtaient rien ou presque rien, ils se proposaient de les laisser dans l'état où elles étaient jusqu'à ce que l'établissement du voisinage en eût fait hausser le prix. Un semblant de politique paraissait voiler ces abus. On bordait, disait-on, les frontières de loyaux sujets pour empêcher les Canadiens de fraterniser avec les Américains. «Folle et imbécile politique, s'écriait un membre de la Chambre, M. Andrew Stuart, en 1823; on craint le contact de deux populations qui ne s'entendent pas, et on met pour barrière des hommes d'un même sang, d'une même langue et de mêmes moeurs et religion que l'ennemi.»
Ces réflexions étaient tellement sensées, qu'à la révolution de 1837-38 les Américains, comme on désigne les citoyens de la république fédérale, se joignirent aux insurgés du Haut-Canada, tout anglais, et parurent à peine dans le Bas-Canada, alors presque exclusivement français.
Mais ces abus que nous venons de signaler, était-ce tout? Non, hélas! ce n'était encore que la plus minime partie.
L'Assemblée législative faisant des difficultés pour voter les subsides, le bureau colonial, qui siège à Londres, dans Downing street, donna au gouverneur instruction de partager le droit de vote entre l'Assemblée et le Conseil législatif, nommé par la Couronne, conséquemment sa créature.
Cependant la Grande-Bretagne, toujours inquiète, tremblait que les Canadiens ne se révoltassent. Quoi qu'elle en eût, il lui en coûtait, comme il lui en coûterait considérablement de perdre cette colonie, un des plus beaux joyaux de son diadème.