—Alors, montons à cheval! s'écria Cherrier.
Il courut chercher les poneys, qui tondaient quelques maigres arbousiers sur le rivage du fleuve.
Cinq minutes après, tous trois galopaient vers la rivière des Saaptim.
Ils suivirent son cours jusqu'à celle du Pavillon, et au bout de huit jours d'un voyage pénible, ils entrèrent dans la Grande-Coulée, ancien lit présumé du rio Columbia, et qui n'a pas moins de cent cinquante milles de longueur sur un à six de large.
Là, la végétation cesse entièrement. Partout ou se porte le rayon visuel, il n'aperçoit que rochers infranchissables, tronçons et fragments de colonnes ou projections basaltiques, strates micacées, brillantes comme l'or, schistes noirâtres et sables mouvants. A peine, d'intervalle en intervalle, rencontre-t-on quelques arbustes nains ou quelques plants de cactus sphéroïdal et de créosote; les pariétaires, la mousse elle-même semblent avoir horreur de cette gorge épouvantable. De chaque côté elle est cuirassée par des masses rocheuses verticales, formidables, dont l'élévation dépasse souvent cinq et six cents mètres. La solitude est complète en ces lieux; rarement la voix humaine s'y fait entendre; jamais les bêtes fauves ne la troublent par leurs cris. Mais quand un son y est lancé, il bondit d'écho en écho, doublant de puissance à chaque station, et il revient grossi de sa propre force, avec des réverbérations effrayantes. Les volatiles évitent soigneusement la Grande-Coulée. Les reptiles ne s'y montrent nulle part. Le serpent à sonnette, si commun dans toute l'Amérique septentrionale, fuit ce canon maudit. Seuls des créatures animées, les pélicans y barbotent dans des mares d'eau saline et bourbeuse, éparses ça et là dans des bas-fonds.
C'est une désolation qui afflige l'esprit le plus robuste, un silence qui glace le coeur, à moins que les stridentes clameurs de la tempête n'ébranlent toutes ces assises de granit, et les remuent jusque dans leurs entrailles. Alors le soi frissonne, la pierre parle, elle gémit, se lamente, et, de la Grande-Coulée, ordinairement morne et taciturne comme la tombe, s'échappent des mugissement semblables à ceux qui accompagnent les grandes convulsions de la terre en mal d'épanchement igné.
En rapprochant, de l'extrémité supérieure de la barranca, on remarque au milieu même, et atteignant par leur altitude la hauteur des escarpements dont elle est bastionnée, deux montagnes.
Ces montagnes durent former des îles quand la Colombie traînait ses flots dans ce vaste bassin.
Le plateau de la première est long, avec une étendue assez considérable; celui de la seconde est rond et n'a qu'un diamètre peu développé.
Elle ressemble à un cône tronqué.