—Mon frère, dit-il à Poignet-d'Acier, tu marcheras avec moi.

Ayant dit, il sauta à terre et son buffle se mit paisiblement à brouter l'herbe.

Cependant les Peaux-Rouges se formèrent en trois détachements: l'un retourna sur ses pas, un autre continua d'avancer dans le ravin; le dernier, sous les ordres d'Oli-Tahara, et guidé par Poignet-d'Acier, monta la côte en prenant l'esplanade pour but de sa marche.

Le plan du Dompteur-de-Buffles était fort simple. Il voulait attaquer les Nez-Percés par trois points à la fois: en tête, en flanc et en queue. La fondrière n'était autre chose qu'un ancien lit de la Colombie desséché, ou canon. L'arc décrit par ce canon n'avait guère qu'un demi-mille de développement. Ainsi, chacun des partis devait gagner son poste à peu près en même temps. Du haut de l'esplanade, le chef donnerait un signal convenu à l'avance et les engagements auraient lieu simultanément.

Déjà la troupe d'Oli-Tahara atteignait le faîte de la colline. Couchés à terre, de peur d'être aperçus par leurs ennemis, les Chinouks rampaient, sans bruit vers les crêtes de la falaise. Ils supputaient intérieurement le nombre des chevelures qu'ils enlèveraient aux Nez-Percés, et tous se promettaient de leur faire payer cher les rapines dont ils les accusaient. Poignet-d'Acier, Oli-Tahara, Nick Whiffles n'étaient plus qu'à quelques pieds de l'esplanade. Ils distinguaient les canots des Nez-Percés et la flèche du grand-mât du brick. Leurs carabines étaient prêtes. Ils allaient en presser la détente et avertir par là les Chinouks que l'heure des représailles avait sonné, quand une explosion formidable, et qui secoua le cap comme un tremblement de terre, vint glacer de terreur les assaillants. Excepté Oli-Tahara et les deux aventuriers, tous les autres, saisis d'une terreur panique, soudaine, irrésistible, se levèrent et se jetèrent pêle-mêle dans la fondrière avec des hurlements désespérés.

En moins d'une minute, il n'y en eut plus un seul sur l'esplanade.

—Ah! s'était exclamé Poignet-d'Acier en entendant l'effrayante détonation; ah! les misérables, ils ont fait sauter le navire!

Et ses regards avides fouillaient à travers les nuages de fumée qui s'élevaient de la rivière au-dessous d'eux. Des hurlements de douleur retentissaient sur la grève. C'était une horrible cacophonie, des plaintes déchirantes, des lamentations à briser le coeur le plus dur.

Peu à peu, lorsque les tourbillons de vapeur se furent dissipés, un théâtre épouvantable de désolation s'offrit aux yeux. La rivière était jonchée de fragments de bois et de débris de cadavres pantelants. Ses eaux étaient teintes de sang. Elles charriaient, au milieu de charpentes, d'instruments de toute sorte, des corps mutilés: les uns décapités, les autres amputés d'un ou de plusieurs membres; ceux-ci morts, ceux-là vivant encore et disputant leur existence aux flots. Il y en avait dont les vêtements avaient pris feu et qui brûlaient sur l'abîme liquide en essayant de se hisser sur quelque madrier. Les Peaux-Rouges étaient mêlés aux Visages-Pâles, et tous ceux qui respiraient cherchaient à se sauver les uns par les autres. Ils s'accrochaient à tout, les Indiens aux blancs, les blancs aux Indiens, même aux tronçons humains et sanglants qui surnageaient encore. Là aussi, le mourant saisissait le vif, se cramponnait à lui, fichait ses ongles dans ses chairs, l'arrêtait entre ses dents quand les mains lui manquaient, et l'entraînait fatalement avec lui dans le gouffre inexorable.

Pour compléter cette sombre peinture, les vautours, si nombreux dans ces contrées, accoururent de tous les points de l'horizon, et, sans être intimidés par les clameurs des victimes de la catastrophe, ils fondirent sur elles, qu'elles fussent animées ou inertes, se plantèrent des bandes sur les têtes, sur les épaules, lacérant les faces, crevant les yeux et joignant leurs piaillements sinistres aux râlements d'agonie de tous les malheureux blessés.