LIOURA

Le Renard-Noir ne s'était pas noyé; et s'il n'avait reparu à la surface du fleuve pour porter de nouveaux coups au métis, c'est qu'en enfonçant sous l'eau, il avait reçu du buffle un coup de pied à la jambe.

Le coup fut assez violent pour paralyser un instant le membre atteint. Molodun se laissa aller au fond du fleuve, et quand l'engourdissement de jambe eut cessé, au bout de trois ou quatre minutes, il était trop tard pour retourner à la charge, car les Chinouks avaient dû s'élancer au secours de leur chef.

Notre Nez-Percé se trouvait à quarante ou cinquante pieds au-dessous du niveau de la Colombie. Il s'avança à travers les roseaux dont il avait tranché le sommet, en coupa un, après l'avoir fortement pressé avec son pouce et son index à quelques centimètres au-dessus de la section et le prit entre ses lèvres hermétiquement comprimées autour du bout, en desserrant la ligature formée par ses deux doigts, qu'il appliqua aussitôt sur ses narines pour les fermer. Alors il essaya de respirer par la bouche, le roseau devant lui servir de conduit aérien; mais soit que celui qu'il avait choisi n'eût pas été étêté, soit que la tige fût stricturée sur sa longueur, Molodun ne réussit pas à obtenir l'air dont il commençait à éprouver un vif besoin. Il réitéra plusieurs fois son opération sans plus de succès. Il souffrait déjà horriblement et était presque résolu à revenir à fleur d'eau, au risque de tomber au pouvoir de ses ennemis, lorsqu'une dernière tentative lui réussit. Un roseau, qui avait presque un pouce de diamètre près de sa racine, était creux jusqu'à son extrémité supérieure, laquelle se trouvait en pleine communication avec l'atmosphère. S'en étant servi de la manière que j'ai dite, l'Indien put soulager ses poumons et en renouveler assez efficacement le jeu [7].

[Note 7: Si extraordinaire que paraisse ce fait, il se renouvelle assez fréquemment chez les sauvages de la Colombie.

Chose à peu près semblable et bien plus merveilleuse a, du reste, eu lieu il y a quelques années au bagne de Toulon. Un forçat nommé Fichon réussit à s'évader en restant près de trois jours caché dans un réservoir d'eau. Il recevait l'air nécessaire à sa respiration au moyen d'un tuyau de cuir dont l'orifice supérieur était attaché au-dessus de la surface de l'eau. (Voir l'Intérieur de bagnes, par Sers.)]

Cela fait, il s'étendit sur le sable, et, pendant une heure, demeura immobile.

La nuit était arrivée. On ne distinguait plus les objets au fond de l'eau. La position de Molodun n'était ni commode, ni longtemps supportable. Il jugea qu'il fallait essayer de regagner la terre.

Lâchant le roseau qui lui avait été d'une si grande utilité, il revint à flot. Heureusement pour lui, les ténèbres étaient profondes, et un brouillard épais couvrait le fleuve. Il aperçut les feux que les Chinouks avaient allumés sur l'île, mais ceux-ci ne le remarquèrent point. Après avoir erré, durant quelques minutes à l'aventure, ne sachant trop où diriger sa course, il entendit un bruit de pagaies. Bientôt un canot se montra à quelques brasses de lui. La première pensée du Renard-Noir fut de se jeter de côté pour éviter cette embarcation qui pouvait être montée par des Chinouks, mais déjà elle était si près qu'il découvrit un hibou sculpté à sa proue.

Le canot appartenait évidemment aux Nez-Percés.