Les vases remplis de graisse et de moelle de boeuf, le régal par excellence des Indiens, bouillaient, chauffés par des cailloux rougis, au milieu de la vaste enceinte des convives, car tout le village prenait part au banquet.

Nombreux apparaissaient les femmes et les enfants; mais rares les hommes, surtout les jeunes guerriers.

Chacun des assistants était armé d'un bâton pointu pour piquer les viandes, et d'une tasse en écorce pour boire la graisse liquide.

Des bandes de chiens affamés rôdaient en hurlant plaintivement autour des mangeurs. On eût dit, à leurs aboiements lugubres, qu'ils pleuraient le trépas de leurs maîtres, en expiation de la joie inconvenante que montraient les veuves et les orphelins. C'est que ceux-ci ne connaissaient pas bien l'étendue des pertes que la tribu avait essuyées. Aucun des Nez-Percés échappés à l'explosion du brick n'était encore revenu, sauf Cuir-de-Boeuf, à qui Renolunc avait fait la leçon. Des bruits vagues et incohérents seuls avaient jusque-là appris aux habitants du village l'échec de l'expédition dirigée par Molodun.

On présumait que, suivant l'habitude, il raconterait sa campagne à la fin du repas, et, en attendant, on s'enivrait, à qui mieux mieux, des espérances brillantes qu'avait données le Castor-Industrieux.

Les rudes mâchoires des sauvages suspendirent peu à peu leur double mouvement de va et vient; ce fut le tour des chiens de dévorer bruyamment les derniers reliefs du festin; mais quelques Nez-Percés lapaient encore le fond des vases de graisse, ou s'acharnaient, avec plus de voracité que les représentants de la race canine, à broyer un os sous leurs dents pour en savourer le résidu médullaire, quand le père de Lioura se leva lentement, son calumet à la main, salua trois fois le soleil couchant par trois jets de fumée, transmit la pipe à son voisin de droite qui en fit autant, et apostropha l'assemblée en ces termes, pendant que l'instrument circulait à la ronde:

—L'Aigle-Gris est depuis bien des hivers connu des Nez-Percés; ils savent que son expérience, son adresse et son courage ont fait la gloire de ses frères, ils savent, aussi qu'il les a toujours conduits sur le sentier de l'honneur; qu'il a vengé sur les Chinouks et les Clallomes les insultes subies par leurs ancêtres, et que jamais sa voix ni sa main ne les a mal guidés; ils savent de plus qu'Yas-soch-a-la-ti-yah souffle à son oreille les conseils de la sagesse. Voilà pourquoi l'Aigle-Gris vient donner un avis aux Nez-Percés! Les Visages-Pâles ont entraîné Molodun et ses guerriers dans use embûche. Une partie, mais une faible partie, a succombé. Les autres sont en route pour l'ienhus. Bientôt vous les verrez; ils se montreront à vous pour s'armer de nouveau et courir venger les ossements de leurs frères. Afin d'apaiser l'Esprit-Suprême et nous le rendre propice, j'offre en présent à Molodun l'arc magique qu'il m'a donné, et je vous invite à nous assister sur-le-champ dans la confection d'un bouclier enchanté qui sera remis à votre illustre sagamo pour le protéger dans ses rencontres avec ses ennemis.

Nulle peuplade indienne de l'Amérique septentrionale n'est peut-être aussi mobile et excitable que les Nez-Percés. Ils sont aux autres tribus ce que les Espagnols sont au reste de l'Europe. Aussi les paroles de l'Aigle-Gris trouvèrent-elles facilement de l'écho dans tous les coeurs. L'auditoire y applaudit par ces clameurs, ces gestes et ces contorsions qui paraissent être le propre de l'homme à l'état incivilisé.

Aussitôt on se mit en devoir de fabriquer le bouclier enchanté.

Les Nez-Percés en masse décrivirent un large cercle autour de la place.