J'avais, s'il m'en souvient bien, interrompu mon histoire à l'inhumation de Cadieux.
Nous étions alors à vingt milles de Fond-du-Lac.
Quand je rentrai au camp, je remarquai qu'il s'était grossi d'une quantité considérable d'hommes, appartenant à la plupart des nations du globe. Les blancs et les métis portaient le costume de voyageurs nord-ouestiers, c'est-à-dire méchant chapeau d'écorce de cèdre ou de paille de riz sauvage, tout pavoisé de rubans aux vives nuances. Une chemise grossière leur couvrait les épaules. Elle était en laine, coton, on toile; des fanfreluches ornaient le devant. Une ceinture écarlate, bleue verte, un pantalon, dont des bottes en cuir de boeuf ou des mocassins recouvrent le bas, complètent l'ajustement, bigarré, chez plusieurs, de verroteries et de dessins en piquants de porc-épic.
Pour armes, les voyageurs avaient, en général, une longue carabine à la main et une hache, un couteau, parfois un ou deux pistolets passés dans la ceinture.
Leur teint était bronzé, leur face osseuse, leur front bas, souvent déprimé, leur mine audacieuse. Des cheveux raides, hérissés, des barbes incultes ajoutaient encore à la dureté de leurs traits.
Au cou de plusieurs pendait un scapulaire ou quelque amulette indienne.
Quant aux Peaux-Rouges, leur vêtement se recommandait par une simplicité vraiment adamique: c'était, en tout et partout, l'auzeum, sorte de ceinture en écorce qui ceignait les reins et descendait à mi cuisses. Ce qui ne les empêchait pas d'être supérieurement hideux; car ils avaient une touffe de cheveux empanachée, dressée sur la tête, le visage couturé de balafres et peint des couleurs les plus étranges que tu te puisses imaginer, et la peau semblable à du vieux parchemin, quand elle n'était pas, elle aussi, bariolée de peintures bizarres.
Des casse-têtes, des tomahawks, espèce de pipe qui sert en même temps de hachette, des fusils, des couteaux des sabres et jusqu'à des baïonnettes annonçaient leurs intentions belliqueuses.
Tout cela avait piqué ses tentes près des nôtres,—tentes en peaux de bison,—et passa la nuit à boire et à chanter, car le Mangeux-d'Hommes avait fait donner d'abondantes rations de whiskey, ou sirop d'avoine, comme les Canadiens-Français ont baptisé cette détestable liqueur.
De toute la nuit je ne pus fermer l'oeil, si grand fut le vacarme que fit cette bande alcoolisée. Ce fut un train d'enfer. On échangea des coups de couteau et des coups de fusil. Le lendemain, j'appris que quatre hommes avaient été tués, cinq on six blessés. Mais la chose paraissait si naturelle que nul n'en prenait souci. On me montra les meurtriers qui, loin d'être intimidés, portaient la tête plus haut que la veille.