Je veux m'entretenir avec Toi qui vis dans ma pensée, dont sans cesse les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.

Écoute mon discours.

Nous avions planté nos loges près du fort Williams [65], pour y échanger des pelleteries contre des couvertes, de la poudre et des munitions. Un jour, j'étais seule dans le wigwam, mon frère et notre père faisaient la traite à la factorerie. Un homme blanc entra. Sa parole était douce comme le miel, sa langue, celle des Nitigush, il était si beau, son regard avait une telle douceur, sa voix une suavité si grande, que je le crus bon. «Je t'aime» me dit-il et moi, entendant cette musique harmonieuse, comme après une chaude journée le frémissement de la brise dans le feuillage, moi je ne pus lui répondre: «Je ne t'aime pas.» Il m'avait troublée. Je songeai à lui toute la journée, quand il fut parti. Mon frère et mon père ne revinrent pas le soir. Je m'endormis en rêvant à cet homme blanc que j'avais vu. Tout à coup je m'éveille, on m'emportait. Je veux me débattre, m'échapper, fuir! des bras de fer me tiennent captive. A la clarté de la lune, j'avais reconnu le Visage-Pâle dont la visite m'avait émue le matin. Il m'entraîna loin! loin! cherchant à m'enivrer avec sa parole d'amour. Mais je n'étais pas libre. La fille des sachems nadoessis n'entendait plus le langage de son ennemi. En liberté, elle ne lui eût rien refusé; prisonnière, elle eût soutenu jusqu'à la mort son droit de se donner. Je ne connaissais pas Schedjah-Nitigush [66].

[Note 65: Sur le lac Supérieur. Voyez la Huronne.]

[Note 66: Le mauvais Français. C'est ainsi que les Indiens du lac
Supérieur dénommaient Jésus, le Mangeux-d'Hommes.]

Quand j'eus vu que son existence était sombre comme l'eau qui coule sous les noirs sapins, quand j'eus vu que, comme le carcajou, il égorgeait pour sucer le sang de sa victime, je le méprisai, et pourtant, je l'avoue, puisque tu dois lire dans mon sein, Ihouamé Miouah je ne put me défendre de l'aimer encore. Explique cela, toi, qui sais tout. J'étais son esclave, et il me respectait; je ne pouvais rien contre lui, et il obéissait à mes ordres, à mes moindres désirs. Pour moi les plus brillants ouampums, les plus riches pelleteries, les parties les plus délicates du gibier ou du Poisson qu'il prenait. Ses gens, sa bande me traitaient en otah [67]. Un seul, peut-être, me regardait d'un oeil étrange. C'était Judas, son lieutenant. Mais je n'avais d'ailleurs pas à me plaindre de lui. Rusé comme le renard, il cachait son plan.

[Note 67: Reine.]

Meneh-Ouiakon sent son âme lourde, elle l'ouvre à celui qu'elle aime, afin que le ciel devienne bleu et pur pour elle et pour lui.

Je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée, dont sans cesse les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.

Dans la troupe de Schedjah-Nitigush, il y avait une femme nadoessis, nommée la Perdrix-Grise, que le capitaine avait aimée, mais délaissée pour moi. Malgré la jalousie que je lui inspirais, cette femme m'était dévouée, car j'étais Grande-Maîtresse d'une danse [68] à laquelle la Perdrix-Grise appartenait dans notre tribu. Bientôt même, remarquant que jamais Schedjah-Nitigush ne dormait avec moi, elle me porta de l'attachement, et m'avertit, un soir, que Judas avait résolu de profiter de l'absence momentanée de son capitaine pour se glisser sous ma peau d'ours.