[Note 68: Ces danses sont des sortes d'associations secrètes, dont les chefs (ogeomau) exercent une puissance suprême sur les affiliés.]
Tu le connaîtras, Ihouamé Miouah, et tu l'aimeras aussi comme
Meneh-Ouiakon.
Je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée, dont sans cesse les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.
Comme, après un long hiver, l'alouette attend avec impatience le velours du soleil, ainsi Meneh-Ouiakon attendait le retour de Shungush Unseta. Alors son ennemi, mais Judas veillait. Comme le vautour fond sur sa proie, tandis qu'elle était à la pêche, il fondit sur elle, lui lia les pieds et les mains et la transporta dans cette île où, Ihouamé Miouah, elle a eu le bonheur de te voir et de t'aimer.
Meneh-Ouiakon sent son âme légère, elle l'ouvre à celui qu'elle aime, afin que le ciel devienne pour lui bleu et pur comme il l'est pour elle.
Là, les jours de la fille des sachems nadoessis devaient être troubles, mais le Maître de la Vie les fit clairs et sereins. Elle t'a aperçu, mon frère, et au soleil de tes yeux son coeur s'est illuminé, ainsi que la forêt s'embrase et flamboie au contact de l'étincelle. Sans tache encore, purifiée en son esprit de son amour indigne par le feu que tu as allumé en elle, elle aurait été joyeuse d'être ton épouse devant ton Dieu qui est le sien et qui a proclamé l'égalité des races. L'amour de Meneh-Ouiakon est immense comme les territoires de l'Ouest, inépuisable comme les eaux du Grand-Lac. Cet amour, il est à toi. Tu le sais. Aussi bien il te faudrait douter de la nourriture que tu manges, du breuvage que tu prends, que de la tendresse qui gonfle mon coeur pour toi. J'en suis fière, j'en suis heureuse, je l'annoncerais aux guerriers nadoessis, dussent-ils me faire souffrir mille tortures. Mais toi, ô Ihouamé Miouah as-tu bien sondé ton amour? sa profondeur t'est-elle connue? les écueils dont il est environné, les as-tu tous explorés? N'en est-il pas un inobservé par toi et sur lequel viendra échouer le canot qui porte notre commune destinée? J'ai peur. Pardonne, ami, j'ai peur! Le bonheur m'effraie Mon passé, mon ignorance, la couleur de mon visage… Ah! je n'aurai fait qu'un rêve.
Meneh-Ouiakon sent son âme lourde; elle l'ouvre à celui qu'elle aime afin que le ciel ne devienne pas pour lui sombre et nuageux comme il l'est pour elle.
Hélas! oui, je me sens effrayée: j'ai vu vos villes merveilleuses, vos palais de toutes sortes, vos temples superbes; j'ai vu ce que vous appelez la civilisation, et j'ai pleuré la honte de mon étonnement, de mon admiration. Que sommes-nous, que sommes-nous, misérables Peaux-Rouges, à côté de vous, si grands, si puissants, que j'en suis à me demander quelle peut être la supériorité de ce Dieu devant qui vous courbez la tête! Non, non, jamais Meneh-Ouiakon, la fille des sachems nadoessis, ne sera l'épouse d'un Visage-Pâle. Il la mépriserait; pourrait-il faire autrement? et Meneh-Ouiakon ne saurait supporter un affront de celui qu'elle aime Je sors tristement de ce doux songe. Mais, si tu le veux, Ihouamé Meneh-Ouiakon sera ta servante. Elle demeurera près de toi, contente de t'aimer, de t'admirer en silence, contente d'entendre ta voix, de recevoir tes commandements, de soigner la vierge blanche qu'un jour tu conduiras à ta couche. N'aie point sourire dédaigneux à mon langage. Je puis aimer celle que tu aimeras. L'amour de la fille indienne est plus grand que celui de la fille au visage pâle. Souviens-toi. Je suis partie pour te chercher secours. Le Dieu de notre culte m'a protégée. En route, j ai trouvé ton esclave, celui dont tu déplorais la perte. Il m'a aidée à échapper aux griffes de Judas, qui me poursuivait, et ensemble nous avons gagné le village du Sault-Sainte-Marie. J'y ai vu cet excellent Canadien que tu m'avais recommandé, otah [69] Rondeau. Sa loge nous a été ouverte avec son coeur. C'est à lui que j'adresse cette lettre pour qu'il te la fasse parvenir. Il aurait voulu, Ihouamé Miouah, courir à ta délivrance; il n'a pas rencontré d'allié. Les Longs-Couteaux ont refusé de marcher avec lui. Ils sont lâches pour seconder les intérêts des autres, brillants comme le fer rouge pour les leurs. «Va, ma fille, m'a dit Rondeau, vas trouver l'Ononthio [70] des Français à New-York, lui seul pourra servir notre ami.» Je suis partie, laissant avec lui ton serviteur. Peut-être ont-ils réussi à t'arracher à la captivité, car ils devaient tenter de réunir des auxiliaires et de diriger une expédition centre les Apôtres! Ah! si les succès ont accompagné leurs pas; si tu es libre, je ne demande plus au ciel que de te voir une fois encore et mourir après! Mais te verrai-je? Non, non, non, Ihouamé Miouah, je ne te verrai plus. Il y a dans le fond de mon coeur, quelque chose qui me le dit, et voilà pourquoi je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée dont sans cesse les veux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image. Ah! que je voudrais te revoir! que je voudrais suivre cette feuille qui ira à toi, j'en suis sûre, et pourtant je sais qui te la portera.
[Note 69: Le Père.]
[Note 70; Consul.]