Écoute encore. Que ton oeil ne se fatigue pas à suivre cette voie où je laisse entière la piste d'un coeur qui t'aime et s'embaume de ton amour. Sur cette piste, tu recueilleras quelques-unes des fleurs que tu m'as offertes pendant ces courtes nuits où il m'était donné de te regarder, de te sentir, d'entendre ces accents dont mon oreille avide ne se serait lassée jamais! J'étais partie du Sault-Sainte-Marie, et traversais le lac Huron pour me rendre à la ville habitée par le chef Français, lorsque je rencontrai, au-dessous de Michillimakinack, un Indien Nadoessis. Il m'apprit que mon frère désespérant de me retrouver, était à Montréal, chez un de nos parents, interprète pour la Compagnie de la baie d'Hudson. Mon frère est prudent, il est sage, il est habile; Meneh-Ouiakon résolut de le consulter. Émerveillée par ces vastes maisons flottantes, qu'elle rencontrait sur le Saint-Laurent; ravie, puis épouvantée par le mugissement de ces longs canots qui marchent conduits par le feu sous une ondoyante colonne de fumée; se croyant transportée dans les lieux habités par le Maître de la Vie, à la vue de ces hautes cabanes, de ces populeux villages, de ce mouvement incomparable qu'elle distinguait sur les deux rives du fleuve, elle arriva à Montréal.

Ihouamé, Miouah, la fille des sachems nadoessis sent son âme lourde; elle l'ouvre à celui aime, afin que le ciel ne devienne pas pour lui sombre et orageux comme il l'est pour elle.

Ici la douleur a tiré son voile sur ma radieuse journée. En présence des filles blanches, lumineuses comme la lune, parfumées comme les fleurs de nos bois, légères et gracieuses comme les biches, qu'est-ce qu'une malheureuse squaw? L'onde des fontaines m'avait fait croire que j'avais quelques charmes; vos miroirs me montrent si laide que je les évite; la teinte de ma chair est hideuse, mes cheveux sont durs et raides comme des flèches, mes joues sans rondeur n'offrent que des angles; j'ai la taille maigre et sèche; mon plus beau costume est aussi disgracieux que mes formes. Je sens tout cela, j'ai horreur de moi-même! Mon Dieu, pourquoi cette distinction entre ma race et celle de mon bien-aimé? Ihouamé Miouah tu ne reverras plus la fille des sachems nadoessis. Elle n'était point faite pour toi. Non-seulement son coeur n'a ni la vaillance, ni l'ardeur du tien, mais son esprit rampe comme la tortue, et celui de l'homme blanc s'élève, vole comme l'aigle des Montagnes de Roche.

Meneh-Ouiakon veut s'entretenir avec le Toi qui vit dans sa pensée, dont sans cesse les yeux de son esprit voient, pour l'adorer, la noble image.

Le vent de la tempête souffle sur nous, Nitigush Ouseta! Mon frère, qui réglait à Montréal une affaire avec notre parent de la Compagnie de la baie d'Hudson, a appris de la bouche de Meneh-Ouiakon qu'elle t'aimait. Il désapprouve notre amour. Sang rouge et sang blanc ne peuvent se mêler, dit-il. Je le pensais. La fille des sachems nadoessis restera une plante stérile. Plains-la, car son sort est biens cruel! T'avoir vu, t'avoir souhaité t'avoir espéré, et s'éloigner volontairement de toi! Mais, étais-je digne de ces délices? Non; mieux vaut encore les avoir imaginées, que d'avoir savouré leur réalité pour les perdre ensuite. Tu m'aimes sans doute, tu m'eusses aimée quelque temps, mais tu serais revenu aux femmes de ton origine. Rien de plus naturel, rien de plus juste. Adieu, comme ils disent ici, adieu, Ihouamé Miouah va, sois heureux, tu le mérites, tu es beau, tu es bon, tu es brave; Meneh-Ouiakon priera pour toi. On lui a raconté que des vierges se réunissaient et s'enfermaient dans une enceinte particulière pour implorer le Maître de la Vie en faveur de ceux qu'elles aiment. Meneh-Ouiakon leur demandera asile, et si ses voeux sont exaucés, Ihouamé Miouah, la félicité te prêtera chaque jour son bras, chaque nuit elle bercera ton sommeil. Adieu donc, encore adieu, Ihouamé Miouah; je me suis entretenue une dernière fois avec le Toi qui vit dans ma pensée, dont sans cesse les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.

MENEH-OUIAKON.

Un voyageur canadien portera cette lettre au Sault-Saint-Louis, et mon frère, auquel j'ai dit ton nom, s'apprête à partir pour te délivrer. Il a des choses importantes à te révéler. O Ihouamé Miouah, quand tu seras par-delà le grand lac Salé, rappelle-toi, aux heures de loisir, la fille des sachems nadoessis, dont le coeur ne cessera qu'avec le souffle de battre pour le Toi qui vit dans sa triste pensée.

CHAPITRE XX

LES MÉMOIRES DE FAMILLE

—Combien est difficile à combattre la puissance de l'amour, puisque ma raison a beau protester contre le désir de revoir cette jeune Indienne, la tentation l'emporte, je le sens, sur les meilleures barrières que j'oppose à mon idée folle, oui, bien folle! car Meneh-Ouiakon ne m'aime pas, après tout! Si elle m'aimait, bannirait-elle de son coeur l'espérance de nous unir un jour? Les arguments contenus dans cette lettre sont pitoyables! Du reste, elle a du être écrite à diverses reprises. C'est plutôt un journal qu'une lettre, cela se voit; et, après tout, je n'ai pas de préjugés de race, moi. Eh! j'épouserais aussi bien une négresse, si elle me plaisait, que la plus blanche de nos Françaises. Vraiment, elle me fait rire avec sa peau rouge! Elle a tout bonnement la mine d'une Méridionale au sang chaud et généreux. Son esprit est son caractère héroïque, elle possède l'âme d'une reine, et si son extérieur offre, tant au moral qu'au physique, quelques singularités, disons mieux, quelques bizarreries, six mois de séjour à Paris la priveront complètement, hélas! de ce délicieux parfum exotique. Est-elle belle! est-elle noble! Ah! comme je l'aime, comme je comprends qu'on la puisse, qu'on la doive aimer.