A cette réflexion Adrien Dubreuil, qui se promenait, la lettre de Meneh-Ouiakon à la main, dans la chambrette qu'il avait occupée un an environ auparavant chez le père Rondeau, au Sault-Sainte-Marie, Adrien Dubreuil s'arrêta; il croisa les bras sur sa poitrine, pencha la tête, et son front s'assombrit.
—Cependant, continua-t-il après un moment, si elle avait aimé cet homme… ce… Jésus… mon frère… elle avoue que son sein a battu pour si… mais non, s'écria-t-il avec force, en frappant du pied, non, c'est impossible… Meneh-Ouiakon, grande et courageuse comme je la connais, se serait plutôt tuée que de se laisser souiller par les embrassements d'un pareil… N'ajoutons rien, il fut mon frère… Il a expié ses crimes!… Néanmoins, je ne puis donner mon nom à la femme qui vécut au milieu de ses concubines, qui partagea peut-être leurs débauches… la sagesse, le devoir me le défendent… j'accuse ma bienfaitrice, je suis un misérable… c'est indigne.
Dubreuil recommença à arpenter la pièce. Il était en proie à une vive agitation. Des larmes roulaient sous ses paupières et coulaient lentement de ses joues sur le sol.
On frappa à la porte. Il n'entendit pas.
Les coups redoublèrent; il n'entendit pas davantage. Alors la porte fut ouverte discrètement, et Jacot Godailleur, en petite tenue de dragon, parut dans l'entrebâillement.
—Pardon de vous déranger, mar'chef, dit-il en portant la main droite à son bonnet de police; pardon, mais sans vous manquer de respect, le bourgeois demande quand vous serez prêt à partir.
—Ah! c'est juste; dis-lui que je me tiens à sa disposition.
—Il voudrait encore savoir si nous gagnons Montréal ou New-York.
Adrien tressaillit. Il hésita, se frappa le front, et, au bout d'une minute, répondit comme un homme entièrement irrésolu:
—Eh bien, en route je me déciderai.