—Attention!—cria un employé se précipitant pour fermer la portière.
L'étranger, la tête et le bras passés à travers le carreau, cria quelque chose que Hinchcliff ne comprit pas. Puis, l'ombre du pont le cacha et en un clin d'œil il eut disparu. M. Hinchcliff, abasourdi et le fruit merveilleux dans la main, regardait le dernier wagon du train disparaître au tournant de la voie. L'espace d'une minute, son esprit demeura confus; puis il se rendit compte que deux ou trois personnes sur le quai l'examinaient avec intérêt. N'était-il pas le nouveau maître de l'École Préparatoire, débutant dans ses fonctions? Il lui vint à l'idée que le fruit pouvait très bien leur paraître la naïve emplette d'une orange rafraîchissante. Cette pensée le fit rougir et il enfonça le fruit dans la poche de son veston où il fit une bosse ridicule. Mais il n'y avait pas moyen de faire autrement et il se dirigea vers les gens qui l'observaient, essayant maladroitement de dissimuler son embarras. Il s'enquit du chemin qui devait le mener à l'École Préparatoire et des moyens de faire porter sa valise, et les deux petites malles de fer qui étaient là-bas au bout du quai. Oh! l'ennui de s'occuper de ces détails vulgaires.
On lui transporterait ses bagages sur une brouette pour dix sous et il pouvait les précéder à pied. Il se figura surprendre une certaine ironie dans les voix de ses interlocuteurs. Il éprouvait un sentiment de gêne à la pensée de son aspect.
Le ton de sincérité de son compagnon de voyage et le magique attrait de son récit avaient, pendant un instant, détourné le cours des pensées de M. Hinchcliff. Tout cela s'était interposé comme un nuage lui dissimulant ses intérêts immédiats. Des flammes qui erraient çà et là! La préoccupation de sa position nouvelle et de l'impression qu'il lui fallait produire sur Holmwooden, en général, et l'École en particulier, reprit totalement possession et rasséréna son atmosphère mentale avant qu'il eût quitté la gare. Mais il est extraordinaire, combien, pour un jeune homme sensé et endimanché, peut être gênant d'avoir, en sus, un fruit doux au toucher et délicatement doré, avec à peine trois pouces de diamètre. Dans la poche de son veston noir, il faisait une bosse terrible gâtant complètement la ligne. Il rencontra une vieille petite dame en noir dont le regard fut attiré immédiatement par l'excroissance de sa poche. Dans sa main gauche gantée, il tenait son autre gant et dans la droite sa canne, de sorte que porter ostensiblement le fruit lui était impossible. En un endroit où le chemin paraissait convenablement désert il retira de sa poche l'encombrant objet et essaya de le mettre sous son chapeau. La pomme était juste un peu trop grosse; le chapeau dansait d'une façon grotesque et, au moment où il la retirait, un garçon boucher tourna le coin de la route avec sa voiture.
—Sacrebleu!—exclama M. Hinchcliff.
Il l'aurait mangée incontinent, acquérant l'omniscience, mais il eût été si stupide d'entrer en ville en suçant un fruit juteux car évidemment il devait l'être. Si l'un des élèves venait à passer, cela pourrait porter un sérieux dommage à son autorité d'être vu dans cette posture. Ou bien le jus pourrait lui poisser la figure et tacher ses manchettes. Ou bien encore ce pouvait être un jus acide aussi fort que celui du citron et qui décolorerait ses vêtements...
Puis, au détour du chemin ensoleillé, il aperçut deux jolies filles. Elles marchaient à petits pas vers la ville, bavardant, et à tout moment elles pouvaient se retourner et dévisager derrière elles un jeune homme à la figure rouge et portant à la main une tomate jaune phosphorescente! Sûrement elles éclateraient de rire.
LA POMME.—D'un geste rapide, il envoya le fruit encombrant par dessus le mur d'un verger.
—Flûte!—dit M. Hinchcliff et d'un geste rapide, il envoya le fruit encombrant par-dessus le mur de pierre d'un verger qui bordait la route.