—Mais ils peuvent à peine remuer, dis-je.
Je lui redonnai, ainsi qu’à moi-même, un peu de courage en lui répétant tout ce qu’Ogilvy m’avait dit de l’impossibilité pour les Marsiens de s’établir sur la terre. En particulier, j’insistai sur la difficulté gravitationnelle. A la surface de la terre, la pesanteur est trois fois ce qu’elle est à la surface de Mars. Donc, un Marsien, quand même sa force musculaire resterait la même, pèserait ici trois fois plus que sur Mars, et par conséquent son corps lui serait comme une enveloppe de plomb. Ce fut là réellement l’opinion générale. Le lendemain matin, le “Times” et le “Daily Telegraph” entre autres, attachèrent une grande importance à ce point, sans plus que moi prendre garde à deux influences modificatrices pourtant évidentes.
L’atmosphère de la terre, nous le savons maintenant, contient beaucoup plus d’oxygène ou beaucoup moins d’argone—peu importe la façon dont on l’explique—que celle de Mars. L’influence fortifiante de l’oxygène sur les Marsiens fit indiscutablement beaucoup pour contrebalancer l’accroissement de poids de leur corps. En second lieu, nous ignorions tous ce fait que la puissance mécanique que possédaient les Marsiens était parfaitement capable, au besoin, de compenser la diminution d’activité musculaire.
Mais je ne réfléchis pas à ces choses alors; aussi mon raisonnement concluait-il entièrement contre les chances des envahisseurs; le vin et la nourriture, la confiance de l’appétit satisfait et la nécessité de rassurer ma femme me rendirent, par degrés insensibles, mon courage et me firent croire à ma sécurité.
—Ils ont fait là une chose stupide, assurai-je, le verre à la main. Ils sont dangereux, parce que sans aucun doute la peur les affole. Peut-être ne s’attendaient-ils pas à trouver des êtres vivants—et certainement pas des êtres intelligents. Si les choses en viennent au pire, un obus dans le trou, et nous en serons débarrassés.
L’intense surexcitation des événements avait sans aucun doute laissé mes facultés perceptives en état d’éréthisme. Maintenant encore, je me rappelle avec une extraordinaire vivacité ce dîner. La figure douce et anxieuse de ma femme tournée vers moi, sous l’abat-jour rose, la nappe blanche avec l’argenterie et la verrerie—car, en ces jours-là, même les écrivains philosophiques se permettaient maints petits luxes—le vin pourpre dans mon verre, tous ces détails sont photographiquement distincts. Au dessert, je m’attardai, combinant le goût des noix à une cigarette, regrettant l’imprudence d’Ogilvy et déplorant la peu clairvoyante pusillanimité des Marsiens.
Ainsi quelque respectable dodo de l’île Maurice aurait pu, de son nid, envisager de cette façon les circonstances et, discutant l’arrivée d’un navire en quête de nourriture animale, aurait dit: Nous les mettrons à mort à coups de bec, demain, ma chère!
Sans le savoir, c’était le dernier dîner civilisé que je devais faire pendant d’étranges et terribles jours.