«Tenez, Capitaine, j'ai mis dans le chariot un panier plein de provisions: pain, viande, œufs durs et une bouteille de bon cognac. Cela pourra vous être utile, ainsi qu'à la demoiselle, avant que vous arriviez chez vous. Je ne sais où vous coucherez ce soir, car les Anglais tiennent encore Standerton; vous ne pourrez donc pas y entrer; il vous faudra faire un détour. Ne me remerciez pas. Adieu, adieu, Miss; j'espère que vous arriverez à bon port. Soyez prudents toutefois et veillez. Les deux hommes qui vous escortent sont de la pire espèce. J'ai entendu dire que celui dont la dent fait saillie, a tué deux blessés à Bronker's Spruit, et je ne sais rien de bon sur l'autre. Ce matin ils riaient en parlant de vous dans la cuisine; un de mes garçons les a entendus; l'un d'eux a dit qu'en tout cas, ils seraient débarrassés de vous ce soir. Je ne sais ce que cela signifie; peut-être va-t-on changer votre escorte; somme toute, j'ai pensé qu'il valait mieux vous prévenir.»
John devint très grave, car ses soupçons se réveillaient. Mais à ce moment l'un des Boers parut et il fallut se remettre en route.
Cette seconde journée fut, sous bien des rapports, la contre-partie de la première. Le chemin était absolument désert. Ils ne virent ni Anglais, ni Boers, ni Cafres; en fait de créatures vivantes, ils n'aperçurent que quelques troupeaux de chevreuils.
Vers deux heures, comme on repartait après une courte halte, un petit incident se produisit. Le cheval de «la Bête fauve» mit le pied dans un trou et tomba lourdement, jetant son cavalier sur la tête. Celui-ci se releva aussitôt, mais son front avait frappé sur la mâchoire d'un daim mort et le sang coulait abondamment sur son visage barbu. Son compagnon rit brutalement, car, pour certaines natures, la vue de la souffrance d'autrui a quelque chose d'irrésistiblement comique, mais le blessé jurait de toutes ses forces, essayant d'arrêter le sang avec le pan de son vêtement.
«Attendez un instant, dit Jess, il y a de l'eau dans cette mare»; et, sans hésiter, elle descendit du chariot et conduisit l'homme à demi aveuglé par le sang, auprès de la source. Elle le fit mettre à genoux, baigna sa blessure qui n'était pas profonde, jusqu'à ce qu'elle cessât de saigner, puis appliqua dessus un tampon d'ouate, qu'elle se trouvait avoir dans le chariot, et banda le front du blessé avec son propre mouchoir. L'homme, si brute qu'il fût, parut touché de sa bonté.
«Dieu tout-puissant! dit-il, vous avez bon cœur et la main douce; ma propre femme n'aurait pas mieux fait; c'est dommage que vous soyez une damnée Anglaise.»
Jess remonta dans le véhicule sans rien répondre et l'on repartit, «la Bête fauve» ayant l'air plus sauvage et moins humain que jamais, avec le mouchoir maculé autour de sa tête et sa barbe épaisse, raidie par le sang qu'il n'avait pas voulu prendre la peine de laver.
Rien de nouveau n'eut lieu jusqu'au moment où, une heure avant le coucher du soleil, on détela par ordre de l'escorte, dans un endroit où un sentier à peine tracé bifurquait du chemin de Standerton.