«Je me levai: je regardai cet homme, je me rappelai la manière dont il avait traité ces pauvres enfants et leur jeune mère, mon sang bouillonna et je devins fou. Sans un mot de plus, je sautai par-dessus le mur à moitié bâti, j'attrapai ce vaurien par une jambe, car j'étais fort il y a dix ans, et l'arrachai de son cheval. En touchant terre, il laissa tomber sa lourde cravache; je m'en emparai et lui donnai la plus belle volée qu'homme ait jamais reçue. Seigneur! comme il hurlait! Quand je fus las, je lui permis de se relever.

«Maintenant, m'écriai-je, partez, et si vous revenez, je chargerai les Cafres de vous reconduire à Natal, avec leurs zagaies. Nous sommes ici dans la république Sud-Africaine, où l'on se soucie peu de la loi.» C'était vrai dans ce temps-là.

«—Très bien! Silas, dit-il; très bien! J'aurai ces enfants et, pour l'amour de vous, je ferai de leur vie un enfer, comptez-y. République d'Afrique ou non, j'ai la loi pour moi.»

«Il s'éloigna, jurant et blasphémant, et je jetai sa cravache après lui. Ce fut la première et la dernière fois que je vis mon frère.

—Que devint-il donc?

—Je vais vous le dire, rien que pour vous prouver qu'il est une Puissance dont l'œil surveille de tels hommes. Il alla ce soir-là jusqu'à Newcastle, entra à la buvette, se mit à boire en me traitant de la belle façon et s'enivra si bien, qu'enfin le cabaretier appela ses garçons pour le mettre dehors. Or, les garçons étaient rudes, comme le sont volontiers les Cafres, avec un blanc qui est ivre; il se battit et, au plus fort de la lutte, un vaisseau se rompit dans sa poitrine, il tomba mort et tout fut dit. Telle est l'histoire de mes deux jeunes filles, capitaine Niel, et maintenant je vais me coucher. Demain, je vous montrerai la ferme et nous parlerons d'affaires. Bonsoir, Capitaine, bonsoir!»


CHAPITRE III

M. FRANK MULLER

John Niel s'éveilla de bonne heure le lendemain matin, aussi raide et endolori que s'il eût été bien battu d'abord, puis étroitement sanglé ensuite, à l'aide d'un bâton. Il parvint, non sans peine, à s'habiller, et sortit en boitant sous la véranda, par la porte-fenêtre de sa chambre, afin de contempler la vue qui s'offrait à ses yeux. C'était un endroit délicieux. Derrière la maison s'élevait la colline escarpée, plane au sommet et semée de roches rondes; elle s'étendait en demi-cercle, de chaque côté d'un vaste terrain en pente et verdoyant, au milieu duquel se trouvait l'habitation.