La maison proprement dite était construite en pierre brune et couverte d'un chaume épais, d'une belle couleur fauve et dorée. La toiture des remises, hangars et autres dépendances était en fer galvanisé, qui étincelait aux rayons du soleil levant, de façon à faire cligner des yeux aux aigles eux-mêmes. Sur toute la façade régnait une véranda gracieusement envahie, dans ses parties treillagées, par des vignes et des plantes grimpantes aux fleurs variées; au delà, se trouvait une large allée carrossable, tracée dans le sol rouge et bordée d'orangers touffus, chargés de fleurs, ainsi que de fruits, les uns verts, les autres couleur d'or. Au delà des orangers, s'étendaient les jardins entourés de murs bas en pierre brute, les vergers remplis d'arbres fruitiers, et, plus loin encore, les parcs ou kraals aux bœufs et aux autruches, ces derniers encombrés d'échassiers au long cou.

A la droite de la maison, s'élevaient des plantations florissantes de gommiers et autres arbres indigènes; à gauche, on voyait de vastes terres cultivées, irriguées pour les moissons d'hiver, au moyen de la puissante source qui s'échappait du flanc de la colline, à une grande hauteur au-dessus de la maison, et donnait à ce lieu le nom de Belle-Fontaine.

John Niel vit tout cela et bien d'autres choses encore, de son observatoire sous la véranda, mais, pour le moment du moins, tout se perdit dans la merveilleuse et sauvage beauté du panorama immense qui se déroulait à ses pieds, sur la gauche, jusqu'à la grandiose chaîne des montagnes du Drakensberg, couronnée çà et là de neige; panorama borné, sur la droite comme en face, par l'horizon vaste et indécis des plaines onduleuses du Transvaal. C'était une vue superbe, une de ces vues qui font courir plus vite le sang dans les veines d'un homme et font battre son cœur, joyeux de vivre pour la contempler. La terre couverte, à perte de vue, d'une riche verdure qui s'inclinait et frémissait comme un champ de blé au souffle de la brise matinale, le ciel d'un bleu profond, sans un seul nuage pour troubler son immensité et, entre les deux, le vif courant du vent chargé de parfums; sur la gauche, les montagnes imposantes, inspirant des pensées solennelles, élevaient leurs crêtes vers le ciel; couronnées de la neige des siècles, dont elles sont les monuments, elles contemplaient majestueusement les larges plaines et les éphémères fourmilières humaines qui les foulent et se croient, pendant leur courte existence, les maîtresses de leur petit monde. Et au-dessus de tout: montagnes, plaines et cours d'eau étincelants, la glorieuse lumière du soleil d'Afrique et l'esprit de vie passant en ce jour, comme il passait autrefois, sur les eaux plongées dans la nuit.

John, debout, regardait la beauté primitive de cette nature, la comparait dans sa pensée, avec beaucoup d'autres paysages cultivés, et en arrivait à cette conclusion: que si désirable que puisse être la présence de l'homme civilisé dans le monde, on ne saurait affirmer que ses œuvres en augmentent réellement la beauté.

Ses réflexions furent interrompues par le pas ferme encore de Silas Croft, malgré son âge et sa taille voûtée, et il se tourna aussitôt vers lui.

«Eh bien! capitaine Niel, dit le vieillard, déjà levé! C'est bon signe, si vous voulez devenir fermier. Oui, c'est une jolie vue et un joli séjour! C'est moi qui l'ai fait. Il y a vingt-cinq ans, je vins ici à cheval et vis le site. Tenez, vous voyez cette roche, derrière la maison? Je couchai au-dessous, m'éveillai avec le soleil, contemplai cette belle vue et la grande prairie alors peuplée de gibier, et je me dis: «Silas, il y a vingt-cinq ans que tu erres dans cette vaste contrée et tu commences à t'en fatiguer; tu n'as jamais vu un lieu plus beau, ni plus sain; sois sage et restes-y.» Ainsi fut fait. J'achetai six mille arpents pour 250 francs comptant et un tonnelet de gin et me mis à l'œuvre pour faire ce que vous voyez. Oui, c'est bien l'œuvre de mes mains; il n'est pas une pierre, pas un arbre qu'elles n'aient touché, et vous savez ce que cela signifie dans un pays vierge. Enfin! quoi qu'il en soit, j'ai réussi et maintenant je suis trop vieux pour exploiter le domaine à moi seul; c'est pourquoi j'ai fait savoir que je désirais prendre un associé, comme vous l'a dit le vieux Snow, à Durban. Vous savez ce que j'ai dit à Snow: «Il me faut un gentleman; l'argent m'importe peu; j'accepterai 25 000 francs pour une part d'un tiers, si je peux trouver un gentleman; pas de vos Boers, ou de vos blancs inférieurs.»

«J'ai assez des Boers et de leurs façons d'agir; le plus heureux jour de ma vie fut celui où le vieux général Shepstone hissa le drapeau anglais à Prétoria et où je pus reprendre mon titre d'Anglais.

«Seigneur! quand on pense qu'il est des hommes, sujets de la Reine, qui aspirent à être de nouveau les sujets d'une république! Fous! capitaine Niel! Ils sont absolument fous, je vous l'affirme. Enfin! tout cela est fini. Vous savez ce que leur dit, au nom de la Reine, sir Garnet Wolseley, là-bas, sur la rivière Vaal: «Que ce pays resterait anglais jusqu'à ce que le soleil s'arrêtât dans le ciel, ou que la rivière Vaal remontât vers sa source.» Cela me suffit; comme je le dis à ces frondeurs qui voudraient reprendre le pays, maintenant que nous avons payé leurs dettes et battu leurs ennemis: aucun gouvernement anglais ne dément sa parole, pas plus qu'il ne manque aux engagements pris solennellement par ses représentants. Nous laissons ces sortes de choses aux étrangers. Non, non, Capitaine, je ne vous demanderais pas de prendre un intérêt dans cette affaire, si je n'étais pas certain que ce pays restera sous la protection du drapeau anglais. Mais nous reparlerons de tout ceci une autre fois; allons déjeuner.»

Après le repas, comme John boitait trop pour faire le tour de la ferme, la belle Bessie lui proposa de venir l'aider à laver un lot de plumes d'autruche. Le lieu de l'opération était une petite pelouse située derrière un massif d'orangers. Là furent placés un baquet plein d'eau chaude et une bassine en fer battu, contenant de l'eau froide. Les plumes, couvertes, pour la plupart, d'une boue rouge, furent d'abord plongées dans le baquet d'eau chaude, où John les brossa avec du savon, puis les transféra dans la bassine d'eau froide; là, Bessie les rinçait et les étendait ensuite sur un drap, pour les sécher au soleil.

La matinée était délicieuse et John découvrit promptement, qu'il y a au monde beaucoup d'occupations plus désagréables que le lavage des plumes d'autruche, en compagnie d'une charmante fille; car elle était charmante, il n'y avait pas à en douter; un type de vraie femme heureuse et fraîche. Assise sur un tabouret bas, ses manches relevées presque jusqu'à l'épaule, elle laissait voir deux bras qui n'eussent pas déparé une statue de Vénus, riait et babillait sans interrompre son travail. John n'était pas très vulnérable; il avait joué avec le feu; il s'était brûlé les doigts comme bien d'autres jeunes imprudents; néanmoins il se demandait, en face de cette belle jeune fille, qu'il comparait en lui-même à un superbe bouton de rose prêt à s'épanouir, combien de temps il serait possible de vivre avec elle, dans la même maison, sans tomber sous le charme de sa grâce et de sa beauté? Puis il se rappela Jess et le contraste que présentaient les deux sœurs.