«Où est votre sœur? demanda-t-il tout à coup.
—Jess? Oh! je crois qu'elle est allée à la Vallée aux Lions, pour lire ou dessiner. Voyez-vous, dans cet établissement, je représente le travail manuel et Jess l'intellect»; et, avec un joli signe de tête, elle ajouta: «Il y a eu erreur quelque part; elle a pris toute la supériorité d'esprit!
—En tout cas, dit John tranquillement, les yeux fixés sur elle, je ne pense pas que vous ayez à vous plaindre de la manière dont la nature vous a traitée.»
Elle rougit un peu, plutôt du ton dont il avait parlé que de ce qu'il avait dit, et se hâta de reprendre:
«Jess est la meilleure, la plus chère, la plus intelligente des femmes, voilà mon opinion; elle n'a, je crois, qu'un seul défaut: elle me gâte trop. Mon oncle m'a dit vous avoir conté que, lors de notre arrivée ici, j'avais huit ans. Je me rappelle que lorsque nous fûmes égarées dans la prairie ce soir-là, par une pluie battante et glaciale, Jess ôta son châle et l'enroula sur moi, par-dessus le mien. Eh bien! il en a toujours été ainsi; c'est toujours moi qui dois avoir le châle et tout doit me céder. Telle est Jess; quelquefois je la crois froide comme une pierre, mais quand elle aime quelqu'un, c'en est effrayant. Je connais peu de femmes, mais j'imagine qu'il ne peut pas y en avoir beaucoup comme Jess de par le monde. Elle est perdue dans ce désert; elle devrait s'en aller en Angleterre, écrire de beaux livres et devenir célèbre; seulement, ajouta-t-elle d'un petit air profond, je craindrais que tous les livres de Jess ne fussent tristes.»
Bessie s'arrêta brusquement, changea de couleur et laissa retomber dans l'eau, le paquet de plumes qu'elle tenait à la main. Suivant son regard, John tourna le sien vers l'avenue des gommiers et vit un homme très grand, coiffé d'un chapeau à très larges bords et monté sur un magnifique cheval noir, qui s'avançait au petit galop vers la maison.
—Qui est-ce, miss Croft? demanda-t-il.
—C'est un homme que je n'aime pas, dit-elle, en frappant légèrement du pied. Il s'appelle Frank Muller et il est moitié Boer, moitié Anglais. Il est très riche, très habile et possède toutes les terres autour de nous, de sorte que mon oncle est forcé de se montrer poli envers lui, quoiqu'il ne l'aime pas non plus. Qu'est-ce qu'il peut bien vouloir?»
Le cheval approchait et John croyait que le cavalier allait passer sans les voir, quand tout à coup la robe de Bessie attira son regard à travers les arbres et il s'arrêta. Grand, robuste, extrêmement beau, il paraissait avoir environ quarante ans; ses traits étaient réguliers, ses yeux bleus et froids; sa barbe magnifique et dorée tombait bas sur sa poitrine. Pour un Boer il était élégant, portait des vêtements d'étoffe et de coupe anglaises et de grandes bottes à l'écuyère.
«Ah! miss Bessie! s'écria-t-il en anglais, vous voilà donc avec vos jolis bras découverts. J'ai de la chance d'arriver juste à temps pour les voir. Voulez-vous que je vienne vous aider à laver les plumes? Vous n'avez qu'un mot à dire et....»