«Ne dites pas d'enfantillages, Jess.
—Mais je le veux. Partez! Il le faut. Qu'importe que je meure maintenant! Je sais que vous m'aimez et je peux mourir heureuse. Je vous attendrai. Oh! John, n'importe où je serai, si je vis et si je me souviens, je vous attendrai, ne l'oubliez jamais. Et maintenant partez, je l'exige; je vous défends de me désobéir; je me jetterai plutôt dans la rivière. Oh! le chariot verse!
—Cramponnez-vous! Tenez-ferme! cria John; les traits sont brisés!»
Il ne se trompait pas; le cuir épais était enfin usé par la friction continuelle sur le roc. Le chariot tourna sur lui-même, puis s'inclina de telle sorte que le cadavre du pauvre Mouti glissa et disparut dans la rivière. Le chariot, allégé de ce poids, reprit un instant l'équilibre, mais n'étant plus soutenu par les corps des chevaux et la force du vent, il se remplit d'eau peu à peu et s'enfonça en tournant sur lui-même. John comprit que tout était perdu et que la mort serait certaine, s'ils restaient dans le véhicule, car ils seraient maintenus sous l'eau par la couverture de toile. Avec une prière muette, il saisit Jess par la taille et sauta dans la rivière; au même instant le chariot sombra.
«Ne bougez pas, au nom du ciel!» cria-t-il, quand il revint sur l'eau.
A la lueur incertaine de l'aube naissante, il pouvait distinguer la rive gauche du Vaal, par laquelle ils étaient entrés dans la rivière le soir précédent. Elle semblait être à une quarantaine de mètres, mais la vitesse du courant était au moins de six nœuds et il comprit qu'avec son fardeau il lui serait impossible d'atteindre le bord. La seule chose à faire était de se maintenir sur l'eau; heureusement elle n'était pas froide et John était un nageur vigoureux. Bientôt il aperçut, à cinquante pas environ, de larges roches éparses dans le lit du Vaal. Alors, saisissant Jess par les cheveux, il fit un effort désespéré. L'eau écumait furieuse autour des roches. A un certain moment, il sentit qu'il avait pied, mais cela ne dura pas et tout à coup il fut emporté et roulé au fond de la rivière, sur de gros galets ronds, qui le contusionnaient douloureusement. Sans savoir comment, il se releva, tenant toujours Jess; deux fois encore il en fut de même. Enfin l'eau ne lui vint plus que jusqu'aux hanches, mais il lui fallait porter Jess dans ses bras. En la soulevant, il éprouva une défaillance qui lui parut mortelle; néanmoins il tint bon et enfin tous deux tombèrent comme une masse sur une large roche plate, où John perdit connaissance.
Lorsqu'il reprit ses sens, il aperçut Jess qui, revenue à elle plus promptement, essayait de lui réchauffer les mains. Il comprit que son évanouissement avait dû être assez long, car le soleil était levé. Se redressant avec peine, il se secoua; il n'avait que des contusions.
«Êtes-vous blessée?» demanda-t-il à Jess qui pâle, faible et meurtrie, les vêtements déchirés par les balles et les roches et ruisselants d'eau, présentait un spectacle vraiment digne de compassion.
«Non, répondit-elle faiblement, pas beaucoup.»
Tous deux, tremblant de froid, s'assirent en plein soleil.