«Il faudra me fusiller d'abord, Jan», lui dit celui-ci.

Les trois hommes se consultèrent, puis partirent.

Le fait est que, tout Anglais qu'il était, Silas Croft était très aimé des Boers, qui, pour la plupart, le connaissaient depuis leur enfance et l'avaient vu siéger deux fois à leur Assemblée nationale. Ce fut à cette popularité qu'il dut de n'être pas sommé, dès le début de la révolte, d'avoir à choisir entre la prison, ou le service actif contre son gouvernement et ses compatriotes.

Pendant quinze jours tout alla bien; mais, au bout de ce temps, arriva la nouvelle de la défaite écrasante, subie au défilé de Laing-Hill par les Anglais. Tout d'abord Silas n'y voulut pas croire. «Aucun général n'aurait été assez fou pour livrer bataille en cet endroit», disait-il. Bientôt, hélas! la nouvelle fut confirmée par les indigènes.

Une semaine s'écoula encore, à la fin de laquelle on apprit la défaite d'Ingogo. Un matin, pendant le déjeuner, Jantjé amena un Cafre sous la véranda. Cet homme raconta qu'il avait vu le combat du haut d'une montagne; les Anglais, complètement bloqués, se battaient admirablement, mais «leurs armes étaient fatiguées» et ils succomberaient avant la nuit. Les Boers ne souffraient pas, car «les Anglais ne pouvaient pas tirer droit!»

La journée se traîna péniblement. A minuit, un espion indigène, que M. Croft avait envoyé chercher des nouvelles, revint dire que le général anglais avait pu rentrer au camp, mais non sans avoir fait des pertes cruelles et abandonné ses blessés dont un grand nombre étaient morts sous la pluie.

Un long intervalle d'incertitude et d'anxiété suivit ces événements; mille bruits couraient, sans apporter de nouvelles positives. Silas reprit courage, quand on lui apprit qu'on envoyait de nombreux renforts aux Anglais.

«Ah! Bessie, ma chérie, dit-il, joyeusement, ils chanteront bientôt un autre air! Et il est grand temps. Je ne peux pas comprendre du tout à quoi l'armée a pensé.»

Le temps continuait sa marche lente et pénible, lorsqu'enfin arriva un jour terrible, jour que Bessie n'oubliera de sa vie. C'était le 20 février, juste une semaine avant le désastre définitif de Majuba Hill.

Bessie, debout sous la véranda, plongeait vaguement ses regards le long de la sombre avenue des Gommiers. Ce lieu paraissait si paisible, que l'on n'aurait certes pas deviné qu'une guerre sanglante se livrait à quelques milles de là. Les Cafres semblaient aller et venir comme d'habitude, pour leurs travaux, mais un observateur attentif aurait remarqué qu'ils s'arrêtaient de temps à autre, pour regarder du côté du Drakensberg et ensuite échanger quelques mots entre eux. Ils se racontaient que des choses extraordinaires se passaient, que les Boers battaient la grande nation blanche, qui était venue par les mers et avait fait trembler leur terre. On profitait de ces confidences pour s'accroupir sur le sol, prendre une prise de tabac et raconter où l'on avait passé la nuit dans les rochers, avec ses femmes, car lorsque les Boers sont appelés pour le service, les Cafres ne couchent pas dans leurs huttes, de crainte d'être surpris et fusillés. Puis on se demandait ce qu'on deviendrait, quand les Boers auraient dévoré les Anglais et repris le pays, et l'on en arrivait généralement à déclarer que mieux vaudrait émigrer au Natal.