Une demi-heure après, comme ils revenaient à leur point de départ, M. Muller s'en retournait à cheval, par l'avenue de gommiers. Près de la véranda était un Hottentot nommé Jantjé, qui avait tenu le cheval du Hollandais. C'était un curieux petit homme, desséché, vêtu de haillons et dont les cheveux ressemblaient à la vieille frange d'un tapis de laine noire. Son âge restait indécis entre vingt-cinq et soixante ans; impossible de se prononcer à ce sujet. Pour le moment sa jaune face de singe exprimait la plus intense malignité; debout, en plein soleil, il lançait à voix basse des malédictions en hollandais et montrait le poing au Boer qui s'éloignait; on n'aurait pu imaginer personnification plus parfaite de la rage impuissante et sans frein.
«Que fait-il?» demanda John.
Jess se mit à rire.
«Jantjé n'aime pas Frank Muller plus que je ne l'aime, répondit-elle, mais je ne sais pas pourquoi. Il n'a jamais voulu me le dire.»
CHAPITRE IV
BESSIE EST DEMANDÉE EN MARIAGE
Avec le temps, John Niel guérit de son entorse et autres maux infligés par l'autruche en fureur (par parenthèse, il est humiliant d'être la victime d'une bête à plumes), et se mit à apprendre la routine de la ferme. La tâche ne lui parut pas désagréable, surtout sous les ordres d'un aussi joli moniteur que Bessie, qui s'y entendait à merveille. Doué d'un tempérament énergique et travailleur, il fit des progrès rapides dans ses nouvelles études et, au bout de six semaines, il commençait à parler en connaisseur, du bétail, des autruches, de l'herbe douce et de l'herbe acide. Une fois par semaine, Bessie lui faisait passer une sorte d'examen; de plus elle lui donnait des leçons de hollandais et de zulu, deux langues qu'elle parlait parfaitement; de sorte qu'il ne manquait pas, comme on peut le voir, d'occupations agréables et utiles. En outre, il s'attacha sérieusement au vieux Silas Croft. Le vieillard, avec son beau et honnête visage, son expérience considérable et variée, sa forte nature anglaise, l'impressionna profondément. Il n'avait jamais connu d'homme tout à fait semblable à lui. L'affection fut réciproque, car son hôte le prit en grande amitié. Il expliquait ainsi ses sentiments à sa nièce Bessie: «Voyez-vous, ma chère, il est réservé, discret, et s'il ne sait pas grand'chose du métier de fermier, c'est un parfait gentleman. Quand on a affaire à des Cafres, dans un lieu comme celui-ci, il faut avoir un gentleman. Vos blancs d'ordre inférieur n'obtiendront jamais rien des Cafres; c'est pourquoi les Boers les fouettent et les tuent; ils ne peuvent en rien tirer sans cela. Mais voyez le capitaine Niel; il n'a pas besoin de ces moyens-là. Je crois qu'il est ce qu'il me faut, ma chère; je le crois»; et Bessie était entièrement de son avis. Donc il advint, qu'après un essai de six semaines, le marché fut conclu. John paya ses 25 000 francs et devint associé pour un tiers, dans l'exploitation de la ferme.
Il n'est guère possible, en général, qu'un homme encore jeune comme John Niel, vive sous le même toit qu'une jeune et charmante femme, telle que Bessie Croft, sans courir des dangers plus ou moins grands; surtout si les deux personnes n'ont ni distraction, ni société au dehors, pour détourner leur attention d'elles-mêmes. Non qu'il y eût encore le moindre symptôme d'amour entre eux; seulement ils se plaisaient beaucoup et trouvaient agréable d'être souvent ensemble.
Bref ils suivaient cette route facile et sinueuse, qui conduit aux sentiers montagneux de l'amour. C'est une route large comme cette autre qui mène ailleurs et, comme cette autre, elle aboutit à une large porte. Quelquefois aussi elle conduit à la perdition. Quoi qu'il en soit, elle est charmante à suivre, la main dans la main, en compagnie aimable et sympathique. Et puis on peut s'arrêter si l'on veut; plus tard c'est différent. Quand les voyageurs gravissent les hauteurs de la passion, les précipices s'ouvrent, les torrents se précipitent, l'éclair aveugle et la foudre frappe; et qui peut dire qu'il atteindra ce pic lointain et sublime, que les hommes appellent le bonheur? Les uns disent qu'on ne l'atteint jamais et que l'auréole qui l'illumine, n'est pas une lumière de la terre, mais une promesse et un fanal, une lueur reflétée nous ne savons d'où, et reposant sur la terre étrangère, comme la lumière du soleil repose sur le sein mort de la lune. D'autres prétendent qu'ils ont gravi son sommet le plus élevé, respiré le souffle frais du ciel qui enveloppe ses hauteurs, et même entendu le frémissement des harpes immortelles et le murmure des ailes angéliques; puis tout à coup un brouillard est tombé sur eux, dans lequel ils ont erré, et lorsqu'il s'est dissipé, ils étaient revenus aux sentiers de la montagne et le pic était au loin. Un très petit nombre d'êtres nous disent qu'ils vivent là toujours, écoutant la voix de Dieu; mais ils sont vieux et usés par le voyage; ils ont, hommes et femmes, survécu aux passions, aux ambitions, aux ardeurs brûlantes de l'amour et maintenant, enfermés dans le cercle de leurs souvenirs, ils restent face à face avec le sphinx Éternité.