Toutefois John Niel n'était plus d'âge à s'éprendre du premier joli minois venu. Quelques années auparavant, il avait subi une épreuve qui, pensait-il, l'avait guéri pour toujours. En outre, si Bessie l'attirait à sa manière, Jess ne lui déplaisait pas non plus. Il n'était pas dans la maison depuis huit jours, que déjà John décidait, à part lui, que Jess était la plus étrange femme qu'il eût jamais rencontrée, et, dans son genre, l'une des plus attrayantes. Son impassibilité même ajoutait à son charme, car est-il en ce monde quelqu'un qui n'aime à pénétrer un mystère? Pour lui, Jess était une énigme indéchiffrable. Il s'aperçut vite, à ses rares observations, qu'elle était intelligente et instruite; il savait qu'elle chantait comme un ange; mais quel était le principal ressort de son esprit? autour de quel axe évoluait-elle? A cela il ne pouvait répondre. Évidemment ce n'était pas celui de la plupart des femmes et, moins que tout autre, celui de l'heureuse, bien portante et simple Bessie. Il devint si curieux de pénétrer ces mystères, qu'il rechercha toutes les occasions de se trouver avec elle et s'offrit même, quand il en avait le temps, à l'accompagner dans ses excursions artistiques, lorsqu'elle allait esquisser quelque site, ou peindre des fleurs sauvages. Dans ces cas-là, elle causait souvent, mais toujours de livres, de l'Angleterre ou de quelque question intellectuelle. Jamais elle ne parlait d'elle-même.

Cependant il fut bientôt évident pour John, que sa société plaisait à Jess et qu'il lui manquait, lorsqu'il ne pouvait l'accompagner. Il ne se rendit pas compte, tout d'abord, du plaisir qu'une jeune fille, supérieure par l'intelligence et l'instruction, et que ses aspirations et ses capacités intellectuelles entraînaient bien plus haut encore, devait trouver dans la société d'un homme distingué, intelligent et instruit. John n'avait le cerveau ni vide, ni étroit. Il avait lu et pensé; il avait même écrit un peu et Jess trouvait en lui un esprit qui, bien qu'inférieur au sien, était cependant en sympathie avec lui.

Quoiqu'il ne la comprît pas, elle le comprenait et enfin (que ne le sut-il!) une lueur d'aurore éclaira le crépuscule de sa pensée, la fit tressaillir et la transforma, comme les premiers rayons du matin font tressaillir et transforment l'obscurité de la nuit. Qu'arriverait-il, si elle apprenait à aimer cet homme et lui enseignait à l'aimer? Chez presque toutes les femmes, cette pensée amène celle du mariage et de ce changement de condition qu'elles considèrent généralement comme si désirable. Mais Jess n'y pensa pas beaucoup; elle songea plutôt à l'heureuse possibilité de fondre sa vie en une autre vie, de trouver quelqu'un qui la seconderait, qui briserait les entraves imposées à son génie, afin qu'elle pût s'élever et l'élever avec elle.

Un homme venait enfin qui comprenait, qui était plus qu'un animal, qui possédait ce don divin: une intelligence; don maudit pour elle jusqu'alors, qui l'avait placée au-dessus du niveau de son sexe et séparée, comme par des portes de fer, de ceux qui l'entouraient. Ah! si l'amour parfait, dont les livres lui avaient tant parlé, pouvait leur venir à tous deux! alors peut-être cela vaudrait la peine de vivre!

C'est une chose curieuse, mais, en telles matières, les hommes n'apprennent jamais la sagesse par l'expérience.

Un homme de l'âge de John Niel aurait dû savoir qu'il est toujours périlleux de jouer avec les matières explosibles, et que les substances les plus inoffensives en apparence sont souvent les plus dangereuses; il aurait dû savoir que rechercher la société d'une femme aux yeux aussi éloquents que ceux de Jess, c'était risquer de s'enflammer à leur flamme et de se brûler tous deux; il aurait dû savoir qu'en faisant peser de tout son poids son esprit cultivé sur celui de la jeune fille, en s'intéressant profondément à ses études, en la suppliant de lui montrer les poésies qu'elle écrivait, disait Bessie, sans vouloir les laisser voir à personne; en exprimant son ravissement lorsqu'elle chantait, il aurait dû savoir, disons-nous, que tout cela était bien dangereux; et cependant il le fit sans penser à mal.

Quant à Bessie, elle était enchantée que sa sœur eût trouvé quelqu'un avec qui elle pût causer et qui la comprît. Il ne lui vint pas à l'esprit que Jess pût s'éprendre de lui; Jess était la dernière personne qui courût ce danger. Elle ne pensa pas davantage à ce qui pouvait arriver à John. Jusque-là elle n'avait pas intérêt à se préoccuper du capitaine Niel. Oh, non!

Les choses allèrent donc fort agréablement pendant quelque temps, pour tous les personnages de notre drame, jusqu'à ce qu'un beau matin, les nuées d'orage commençassent à s'amonceler. John avait, comme d'ordinaire, vaqué aux travaux de la ferme jusqu'à l'heure du dîner; après le repas, il prit son fusil et dit à Jantjé de seller son poney de chasse. Il était debout sous la véranda, attendant le poney, et près de lui se tenait Bessie, plus jolie que jamais dans sa robe blanche, lorsque soudain il aperçut le grand cheval de Frank Muller et Frank Muller lui-même dans l'avenue des gommiers.

«Holà! miss Bessie, dit-il, voici venir votre ami.

—Quel ennui!» répliqua Bessie, en frappant du pied; puis avec un regard rapide: «Pourquoi l'appelez-vous mon ami? dit-elle.