John se tut. La détermination de Jess était aussi écrasante que la nécessité cruelle qui l'inspirait et, chez lui, l'honneur et la raison approuvaient ce qui révoltait sa passion. Il se détourna accablé, regrettant comme Jess que la mort n'eût pas mis fin à leurs souffrances,
Les chevaux étaient prêts. Il n'y avait que des selles d'homme, mais heureusement Jess montait comme une écuyère de profession et pouvait même se tenir sur une selle d'homme, en ayant maintes fois fait l'expérience à Belle-Fontaine. Aussitôt que les chevaux furent sellés, elle surprit John en sautant agilement sur le sien et se déclara prête à partir, après avoir passé un pied dans l'étrier.
«Vous feriez bien de monter autrement, dit John; je sais que ce n'est pas l'usage, mais vous tomberez.
—Vous verrez», répliqua-t-elle avec un sourire. Quand elle eut mis son cheval au petit galop, John remarqua, stupéfait, qu'elle se tenait droite et ferme sur son siège glissant, comme sur une selle de chasse, grâce à un balancement instinctif du corps très curieux à observer. Lorsqu'ils furent en pleine prairie, ils firent halte pour s'orienter, et au même instant Jess montra de la main, à son compagnon, les longues files de vautours qui descendaient se repaître du cadavre des assassins foudroyés.
En suivant la rivière, on arriverait à Standerton, et si l'on pouvait pénétrer dans la ville, ce serait le salut, puisque la ville était aux mains des Anglais. Mais nos fugitifs savaient qu'elle était investie par les Boers et n'osèrent pas tenter de passer. Ils avaient bien le sauf-conduit signé par le général boer; toutefois, après les événements de la veille, ils ne se fiaient guère à l'efficacité des sauf-conduits. Ils décidèrent donc d'éviter Standerton et de poursuivre leur chemin, jusqu'à ce qu'ils trouvassent un gué pour traverser le Vaal. Tous deux connaissaient bien le pays et, de plus, John possédait une petite boussole suspendue à sa chaîne de montre, ce qui leur permettrait de s'orienter avec sûreté, sans suivre les routes tracées. Sur celles-ci ils couraient le risque presque certain d'être découverts, tandis que sur la plaine ils ne rencontreraient fort probablement que des animaux; s'ils apercevaient des habitations, ils pourraient les éviter, et du reste les habitants mâles seraient sans doute à l'armée.
Ils avaient fait environ dix milles, quand ils arrivèrent à un endroit où l'eau leur parut peu profonde. Des traces de roues prouvaient même qu'un chariot avait dû passer là, pendant les jours précédents.
«Essayons», dit John, et ils plongèrent sans hésiter.
Au milieu de la rivière l'eau était profonde, le courant assez fort et les chevaux perdirent pied sur un espace de quelques mètres; mais, sans se laisser effrayer, ils gagnèrent l'autre rive, où, après avoir consulté sa boussole, John piqua droit sur Belle-Fontaine. A midi, ils mirent pied à terre pendant une heure, dans un endroit où se trouvait de l'eau, et dînèrent d'une partie de la nourriture qui leur restait. Ensuite ils reprirent leur route solitaire. De toute la journée, ils ne virent que de grands troupeaux de daims et de chevreuils qui passèrent près d'eux au galop, comme des escadrons de cavalerie, et quelques compagnies de vautours qui se disputaient une proie. Enfin le crépuscule les enveloppa dans le désert.
«Que faire maintenant? dit John. La nuit viendra dans une heure.» Jess glissa de sa selle et répondit:
«Dormir, si nous pouvons».