Elle disait vrai; il n'y avait absolument rien d'autre à faire. John entrava les chevaux et, pour plus de sûreté, les attacha l'un à l'autre, car la situation deviendrait terrible, s'ils s'égaraient.
Pendant ce temps, la nuit tombait et nos deux fugitifs contemplaient la vaste plaine, avec une sorte de désespoir. Ils ne voyaient qu'elle et n'entendaient que le vent, dont le souffle faisait onduler les hautes herbes comme les vagues de la mer. Aucun abri, aucun accident de terrain, si ce n'est deux fourmilières[4], sur lesquelles ils se réfugièrent pour suivre des yeux le déclin du jour.
[4] On sait que, dans ces pays, les fourmilières atteignent les proportions de véritables monticules.
«Ne pensez-vous pas que nous ferions mieux de rester l'un près de l'autre? Nous aurions plus chaud, suggéra John.
—Non, répliqua Jess, d'un ton bref. Je suis très bien comme ça.»
Malheureusement ce n'était pas très vrai, car déjà les dents de la pauvre enfant claquaient de froid. Bientôt ils reconnurent que pour entretenir la circulation du sang, il leur fallait, malgré leur fatigue, marcher de long en large. Au bout d'une heure et demie, la brise tomba et la température devint plus clémente à leurs corps épuisés par le voyage et la faim et, de plus, insuffisamment couverts. Puis la lune se leva et des animaux sauvages, loups et hyènes, rôdèrent en hurlant autour d'eux, sans qu'ils pussent les voir. C'en fut trop pour les nerfs de Jess qui enfin daigna prier John de se rapprocher d'elle. Ils passèrent ainsi toute la nuit, pressés l'un contre l'autre et vraiment, sans la chaleur qu'ils se communiquaient, ils n'en seraient probablement pas sortis vivants, car, si les journées étaient chaudes, les nuits commençaient à devenir froides sur les prairies des hautes terres et surtout après l'orage qui avait rafraîchi l'air.
En outre, une rosée abondante les pénétrait. Ils restaient immobiles, presque sans parler, sans dormir, et cependant ils ne se sentaient pas absolument malheureux, puisqu'ils partageaient leur misère. Enfin une lueur grise parut à l'orient. John se leva, secoua la rosée de son chapeau et de ses habits, et alla, clopin-clopant, à moitié perclus, rejoindre les chevaux dont la silhouette paraissait gigantesque dans la brume. Au lever du soleil, les chevaux étaient sellés; on repartit, mais cette fois John dut enlever Jess dans ses bras, pour la mettre en selle.
Vers huit heures ils s'arrêtèrent, achevèrent leurs maigres provisions, et se remirent ensuite en route, assez lentement, car les chevaux étaient presque aussi fatigués qu'eux et il fallait les ménager, si l'on voulait atteindre avant la nuit Belle-Fontaine, qui devait être encore à seize ou dix-sept milles. A midi, nouvelle halte nécessitée par une lassitude extrême et, environ deux heures plus tard, catastrophe dernière! Ils descendaient une petite colline, au bas de laquelle il fallait traverser une étroite vallée marécageuse, pour remonter de l'autre côté une colline semblable. En arrivant au sommet de celle-ci, ils se trouvèrent tout à coup face à face avec une troupe de Boers à cheval et armés!