CHAPITRE XXXII

IL MOURRA!

La nuit était calme et très sombre. Une petite pluie fine et douce, assez semblable à la brume d'Écosse, tombait sans relâche. Cet état de choses favorisait l'entreprise de Jess et de Jantjé et tous deux descendirent la colline sans encombre, jusqu'à quinze pas environ de la remise. Alors le Hottentot posa vivement sa main sur le bras de la jeune fille pour l'arrêter, car on entendait distinctement le pas de la sentinelle placée derrière le bâtiment. Pendant deux minutes, ils restèrent immobiles, ne sachant plus que faire, mais tout à coup ils aperçurent un homme qui tournait l'angle de la remise, une lanterne à la main. A cette vue, la première pensée de Jess fut de s'enfuir; d'un geste, Jantjé lui fit comprendre qu'il fallait rester. L'homme à la lanterne s'avança vers la sentinelle, en tenant la lumière au-dessus de sa tête; il paraissait gigantesque dans le brouillard. Il tourna la tête et Jess reconnut Frank Muller qui attendait l'approche de la sentinelle.

«Vous pouvez aller souper, dit-il à celle-ci, lorsqu'elle fut près de lui; revenez dans une demi-heure; pendant ce temps je suis responsable des prisonniers.».

L'homme grommela quelque chose contre la pluie et s'en alla, suivi de Muller.

«Venez maintenant, murmura Jantjé; il y a une ouverture dans le mur; vous pourrez parler à missie Bessie.»

En cinq secondes Jess fut à la muraille. Elle chercha de la main l'ouverture qu'elle connaissait bien, car souvent, dans leur enfance, les deux sœurs l'avaient utilisée pour les jeux de cache-cache, et elle allait appeler Bessie, quand subitement, la porte placée en face d'elle s'ouvrit, et Frank Muller entra. Il s'arrêta un instant sur le seuil, pour ouvrir la lanterne, afin d'avoir plus de lumière. Il était nu-tête; une sorte de cape en drap brun, jetée sur ses épaules, ajoutait à l'ampleur de sa taille; la lumière, tombant en plein sur lui, faisait briller sa barbe soyeuse, et Jess ne put s'empêcher de penser que jamais elle n'avait vu plus splendide forme humaine. Un instant après, elle apercevait sa chère Bessie, sur qui Muller projetait les rayons du foyer lumineux. Assise sur l'un des sacs de blé à moitié plein, Bessie ouvrit ses grands yeux bleus, avec le tressaillement d'une personne éveillée en sursaut. Ses boucles d'or tombaient en désordre sur son front blanc; son visage très pâle exprimait la souffrance et la terreur; de larges sillons bleuâtres cernaient ses paupières. En apercevant son visiteur, elle se leva vivement et recula aussi loin que le lui permirent les sacs amoncelés.

«Que voulez-vous? dit-elle; je vous ai donné ma réponse; pourquoi venez-vous me tourmenter encore?»

Il plaça la lanterne avec le plus grand soin et Jess comprit qu'il se donnait le temps de réfléchir.