Lorsque Jess eut été mise en liberté par les Boers, près de la maison de Hans Coetzee, John reçut l'ordre de mettre pied à terre et d'enlever la selle de son cheval. Il obéit de la meilleure grâce qu'il put, et son cheval entravé fut laissé dans la prairie, au pacage. On fit ensuite entrer le capitaine suivi de deux Boers, dans la pièce même où il avait été introduit le jour de la fameuse chasse, qui avait failli lui coûter la vie. Il retrouva toutes choses dans un état si semblable, y compris tante Coetzee assise dans le plus grand fauteuil, au fond de la chambre, près de la table sur laquelle était posé un bol de café, plus que jamais occupée à ne rien faire, ses filles aussi parées, leurs jeunes admirateurs armés des mêmes carabines, qu'il eut envie de se frotter les yeux et de se demander si les événements des derniers mois n'étaient pas un mauvais rêve. L'accueil qu'il reçut ne lui laissa pas longtemps cette illusion. Lui tendre la main! Fi donc! Comment un Boer aurait-il pu condescendre à serrer la main d'un misérable «rooibaatje» anglais, ramassé sur la prairie comme un chevreuil blessé! Un silence glacial régna dans la salle, à l'entrée du capitaine. La vieille dame ne daigna pas lever les yeux; les autres se détournèrent avec un dégoût évident. Seul Carolus, l'amoureux sardonique, eut un sourire moqueur.

John alla droit au fond de la pièce, où se trouvait une chaise vacante, et resta debout à côté.

«Me permettez-vous de m'asseoir, madame? demanda-t-il à voix haute.

—Seigneur! quelle voix a ce malheureux!» dit la dame, au Boer placé près d'elle. «C'est une voix de taureau! Que dit-il?»

Le Boer le lui expliqua.

«Le plancher est la place des Anglais et des Cafres, répliqua-t-elle; mais, après tout, c'est un homme et il est peut-être endolori, après sa longue course à cheval; les Anglais le sont toujours quand ils essayent de monter.»

Puis, avec une énergie assourdissante, elle cria:

«Asseyez-vous! Je veux montrer au Rooibaatje qu'il n'est pas seul à posséder une voix», ajouta-t-elle en guise d'explication.

Un ricanement étouffé accueillit cette remarque humoristique et John profita aussitôt de la permission, avec toute la bonne grâce qu'il put y mettre, ce qui, pour le moment, n'était pas beaucoup dire.

«Seigneur! qu'il est sale et pâle! Il se sera caché dans des trous de fourmilier, sans rien avoir à manger. On me dit que là-bas, au Drakensberg, ces trous sont remplis d'Anglais qui préfèrent y mourir de faim plutôt que d'en sortir, tant ils ont peur de rencontrer un Boer.»