On n'a pas tous les jours la bonne fortune de voir un «rooibaatje» anglais harcelé comme une bête fauve.
Au moment où John, exaspéré, prenait la résolution de se frayer un passage au milieu de ses ennemis, en tirant au hasard de tous côtés, le sombre Carolus, dont l'humeur ne s'était pas encore remise de l'aspersion au café et qui, de plus, était parfaitement ivre, se précipita en jurant sur John, pour lui asséner un formidable coup de crosse. Le capitaine esquiva le coup, qui tomba sur le dossier de sa chaise et le mit en miettes, et la douce âme de Carolus serait assurément partie pour un monde meilleur, si la vieille dame, voyant que les choses se gâtaient sérieusement, ne se fût jetée dans la mêlée, avec une promptitude merveilleuse.
«Tenez, tenez! Voilà pour vous, et pour vous», cria-t-elle, en jouant à droite et à gauche, de ses poings potelés. «Allez-vous-en tous. J'en ai assez de votre tapage. Allez vous occuper des chevaux; ils seront tous partis demain matin, si vous vous fiez aux Cafres. Allez donc voir un peu, s'ils sont à l'écurie.»
Carolus fut annihilé; les autres hommes reculèrent, et la bonne dame, poursuivant ses avantages, les poussa tous dehors, à la grande surprise et satisfaction de John.
Alors, s'approchant vivement de lui, elle lui dit:
«Rooibaatje, vous me plaisez, parce que vous êtes un brave et que vous n'avez pas eu peur de cette foule. En outre, je ne veux ni bruit, ni désordre dans ma maison; si ces gens reviennent et vous retrouvent ici, ils commenceront par se griser davantage et puis ils vous tueront; donc allez-vous-en, pendant que vous le pouvez.» Elle lui montra la porte.
«Je vous suis vraiment très reconnaissant, tante Coetzee», répondit John, abasourdi de découvrir que cette femme possédait un cœur, et avait, plus ou moins, joué un rôle, toute la soirée.
«Oh! quant à cela», reprit-elle, avec une malice flegmatique, «ce serait vraiment bien dommage de tuer le dernier rooibaatje de l'armée anglaise; il faut vous conserver à titre de curiosité. Tenez, buvez un bon coup d'eau-de-vie avant de partir; la nuit est humide. Et parfois, quand vous serez hors du Transvaal et que vous vous rappellerez tout ceci, souvenez-vous aussi que vous devez la vie à tante Coetzee. Mais je ne vous aurais pas sauvé, si vous n'aviez pas été si courageux; non certes! J'aime qu'un homme soit un homme et non un singe, comme ce misérable Carolus. Allons, partez!»
John se versa un demi-verre d'eau-de-vie, le but, sortit et, un instant après, disparut dans la nuit. L'obscurité était profonde, la pluie abondante; il comprit que s'il cherchait son cheval, il courait le risque de se faire reprendre et qu'il n'avait qu'une chose à faire; se diriger à pied, vers Belle Fontaine, aussi vite que le lui permettrait sa fatigue. Il prit donc le sentier qui traversait la prairie. Bien que dix milles le séparassent encore de son but, il se résigna, grâce à son heureuse aptitude à souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher. Pendant une heure tout alla bien, mais, peu après, il s'aperçut, avec une vive contrariété, qu'il s'était écarté du sentier. Après avoir perdu un grand quart d'heure à le chercher sans le retrouver, il prit le parti de se diriger sans plus hésiter, vers une masse sombre, qui lui semblait devoir être la colline de Belle-Fontaine. C'était bien elle en effet; seulement, au lieu de continuer sur la gauche, ce qui l'aurait mené droit à la maison, il prit sur la droite et fit à moitié le tour de la colline, avant de reconnaître son erreur. Il ne s'en serait même pas aperçu, si le hasard ne l'eût conduit à l'entrée de la Gorge aux Lions, là même où, quelques mois avant, il avait échangé avec Jess une conversation si intéressante. Tandis qu'il avançait avec peine, au milieu des roches, la pluie cessa et la lune sortit des nuages; il était près de minuit. Les premiers rayons permirent à John de reconnaître la localité.
Si fort qu'il fût, il se sentait épuisé. Depuis une semaine, il avait voyagé continuellement et, pendant les deux dernières nuits, le sommeil avait été remplacé par des dangers terribles et des émotions sans cesse renouvelées. Sans l'eau-de-vie de tante Coetzee, il n'aurait jamais pu faire cette marche de quinze milles environ; mais maintenant il n'en pouvait plus; il oubliait même qu'il était mouillé jusqu'aux os et n'aspirait qu'à une chose: s'étendre n'importe où et dormir, ou... mourir! A cet instant il se rappela la petite grotte dans laquelle Jess s'était réfugiée un jour, pendant l'orage. Bessie l'y avait amené une fois, après leurs fiançailles, et lui avait dit que c'était une des retraites favorites de sa sœur.