«Vous vous trompez, ma tante; il y a encore beaucoup de damnés Anglais qui se cachent dans le défilé, à Prétoria et à Wakkerstroom.
—C'est un mensonge, répliqua-t-elle, en élevant la voix. Ce ne sont que des Cafres et autre populace. Comment osez-vous contredire votre future belle-mère, sale petit singe louche et jaune? Tenez! voilà pour vous.»
Et avant que l'infortuné Carolus eût le temps de s'esquiver, elle lui jeta au visage tout le contenu du bol de café. Le bol se brisa sur son nez et le café se répandit dans ses cheveux, dans ses yeux, le long de son cou et sur ses vêtements.
C'était un spectacle indescriptible.
«Ah!» reprit la dame, très fière de son exploit et radoucie par le succès de son coup, «vous ne direz pas que je ne sais pas lancer un bol de café! Je ne me suis pas exercée pour rien, sur Hans, pendant trente ans. Maintenant que je vous ai donné une leçon, Carolus, allez vous laver et nous souperons ensuite.»
A moitié aveuglé et complètement dompté, Carolus se laissa emmener par sa fiancée, dont la sœur s'occupa de préparer le couvert. Quand le souper fut prêt, les hommes s'assirent et les femmes les servirent. Bien entendu, John ne fut pas invité, mais l'une des jeunes filles lui apporta de quoi apaiser sa faim dévorante, et tout alla bien jusqu'au moment où l'on servit l'eau-de-vie de pêche. Comme les hommes buvaient sec, la situation se gâta bientôt pour John. L'un des convives se souvint subitement du jeune Boer que le capitaine avait châtié, lorsqu'il avait insulté Jess et qui restait étendu, très souffrant, dans la chambre voisine. N'allait-on pas le venger? Cette idée fut accueillie avec faveur. Heureusement l'ex-protecteur de John était encore là, aussi gris que les autres, il faut en convenir, mais il avait l'ivresse aimable.
«Laissez-le tranquille, dit-il; nous l'enverrons demain au commandant qui saura disposer de lui.»
John n'en douta pas, car le commandant, c'était Frank Muller.
Il y eut une accalmie jusqu'au départ de cet homme; alors les autres voulurent s'amuser un peu. Armés de leurs carabines, ils visèrent John, en pariant qu'ils le toucheraient à tel ou tel endroit. Sur ce, le capitaine recula sa chaise dans le coin, jusqu'au mur, puis tira son revolver, qu'heureusement il possédait encore.
«Si l'un de vous me touche», dît-il en bon anglais, que l'on comprit à merveille, «je jure, de par Dieu! que je le tue.» Sa résolution bien évidente de faire ce qu'il disait, lui sauva certainement la vie. Ce ne fut pas sans peine néanmoins; il en vint à ne plus pouvoir perdre ses adversaires de vue un seul instant, de peur de traîtrise. Deux fois il en appela à la maîtresse de la maison, mais elle resta immobile dans son grand fauteuil, un sourire béat sur son large visage.