CHAPITRE V

RÊVES ET FOLIES

Après avoir laissé Bessie sous la véranda, à l'approche de Frank Muller, Niel avait sifflé son chien, Pontac, et était parti sur son poney de chasse, à la recherche des perdreaux.

Il y en a beaucoup et de très gros sur les chaudes pentes des collines, autour de Wakkerstroom, surtout dans les endroits où se trouve ce qu'on appelle l'herbe rouge. C'est un son réjouissant, cet appel que se jettent réciproquement ces nombreux oiseaux, dans toutes les directions, à la pointe du jour; il y a vraiment de quoi mettre en liesse le cœur de tout bon chasseur. En quittant la maison, John gravit la colline située à l'arrière; son poney posait avec soin ses pieds parmi les pierres et Pontac fourrageait en avant, à une distance de deux ou trois cents mètres, car, dans ces contrées, il est nécessaire d'avoir des chiens qui battent volontiers le pays. Bientôt John le vit s'arrêter sous un mimosa épineux et devenir aussi raide que s'il eût été pétrifié; le maître s'approcha; Pontac resta quelques secondes immobile, puis tourna lentement la tête comme si elle eût été mue par un ressort, pour voir si John s'approchait. Celui-ci connaissait ses façons d'agir; trois fois ce remarquable vieux chien tournerait ainsi la tête, puis, si le fusil n'était pas à portée, il courrait certainement au buisson et ferait lever les oiseaux; c'était une règle à laquelle il ne manquait jamais, car sa patience avait des limites. Elles n'étaient pas franchies, lorsque John arriva et, sautant à bas du poney, arma son fusil et monta lentement, rempli d'un doux espoir. Le chien se rapprochait, l'œil froid et fixe, la salive aux lèvres, la tête et la face empreintes d'une expression extraordinaire de férocité instinctive, tendues en avant autant qu'il était possible.

Il était juste sous le buisson de mimosa et jusqu'au ventre dans l'herbe rouge et chaude; où pouvaient être les oiseaux? Whirr! On eût dit qu'un obus emplumé venait d'éclater à ses pieds. Quelle compagnie! Douze couples au moins! et tous avaient été couchés bec à bec, dans un espace pas plus grand qu'une roue de charrette! Le coup partit, hélas! un peu plus tôt qu'il n'eût fallu! Manqué! Vite, le second coup; même résultat! Jetons un voile sur les exclamations profanes qui suivirent. Un instant après tout était fini, et John et Pontac se regardaient avec autant de dédain que de colère.

«C'est ta faute, brute! s'écria John. J'ai cru que tu allais pénétrer dans le buisson et tu m'as fait aller trop vite.

—Abominable tireur! disaient les yeux de Pontac. A quoi bon arrêter pour vous? Il y a de quoi dégoûter un bon chien!»

La compagnie, ou plutôt la collection de vieux perdreaux, car cette espèce se réunit ainsi, un peu avant la saison des couvées, s'était dispersée de toute part et Pontac ne fut pas long à en retrouver quelques-uns; cette fois John fut plus heureux. Quatre fois Pontac tomba en arrêt; chaque fois, un oiseau tomba. Deux couples sans avancer d'un mètre!

La vie a des joies pour tous les hommes; mais en a-t-elle de comparable à celle du chasseur qui vient d'abattre une demi-douzaine de perdreaux, ou quelques faisans, ou mieux encore, une couple de coqs de bruyère. Et c'est une joie qui dure, que rien n'altère, aussi longtemps que le chasseur peut épauler son fusil et poursuivre son gibier.