«Je peux avoir tort, mais je ne comprends pas que l'on puisse être heureux dans un monde de maladie, de douleur, de massacre et de mort. J'ai vu mourir, hier, une pauvre femme cafre. Elle était pauvre et sa destinée était dure, mais elle aimait sa vie et ses enfants l'aimaient. Qui peut être heureux et remercier Dieu, quand on vient de voir un tel spectacle? Mais, Capitaine, mes idées sont très rudimentaires et peut-être coupables, et bien d'autres les ont eues avant moi; aussi n'ai-je pas l'intention de vous les infliger. A quoi bon? ajouta-t-elle, en riant. Les mêmes pensées passent par les mêmes cerveaux humains, de siècle en siècle, comme les mêmes nuages flottent dans le même ciel bleu; les uns et les autres finissent en eau ou par des larmes, s'élèvent à nouveau en un brouillard qui aveugle, et tel est le résumé, le commencement et la fin des nuages et des larmes!
—Ainsi, dit John, vous ne croyez pas que l'on puisse être heureux en ce monde?
—Je n'ai pas dit cela! Je ne l'ai jamais dit. Je crois à la possibilité du bonheur. Il est possible, si l'on peut aimer quelqu'un de telle sorte que l'on s'oublie soi-même et qu'on oublie tout pour cette personne; il est possible, si l'on peut se sacrifier pour les autres. Il n'est pas de vrai bonheur en dehors de l'amour et du sacrifice, c'est-à-dire en dehors de l'amour, car l'un renferme l'autre. Cela seul est de l'or; le reste n'est que doré.
—Comment savez-vous cela? demanda-t-il vivement; vous n'avez jamais aimé?
—Non; pas comme vous l'entendez; mais tout le bonheur que j'ai eu dans ma vie, je l'ai dû à mes affections. Je crois que l'amour est le secret du monde; il est comme la pierre philosophale que l'on cherchait autrefois et presque aussi difficile à trouver. Peut-être, quand les anges ont quitté la terre, nous ont-ils laissé l'amour, afin que, par lui, nous pussions remonter vers eux. C'est la seule chose qui nous élève au-dessus de la brute; sans lui, l'homme n'est qu'un animal; par lui, l'homme se rapproche de Dieu; quand tout le reste disparaît, il survit, parce qu'il est immortel. Seulement, il faut que cet amour soit vrai; vous me comprenez?... Il faut qu'il soit vrai!»
John avait vaincu la réserve de la jeune fille. Sa froideur apparente se fondait à la chaleur de sa parole; son visage, d'ordinaire si impassible, reflétait la lumière et la vie de ses yeux et devenait beau, d'une beauté toute personnelle.
En la regardant parler, John commençait à comprendre l'intensité et la profondeur de cette curieuse nature, livrée à elle-même, sans guide et sans règle. Ses yeux l'émurent étrangement, bien que son âge à lui le garantit contre les effets foudroyants des regards d'une jolie femme. Il s'avança vers elle, avec curiosité.
«Être aimé ainsi! Cela vaudrait la peine de vivre», dit-il à mi-voix, se parlant plutôt à lui-même qu'il ne s'adressait à Jess.
Elle ne répondit pas, mais laissa son regard se poser sur celui de John Niel, et dans ce regard elle mit toute son âme; John se sentit comme magnétisé. Quant à Jess, elle comprit à ce moment que, si elle le voulait, elle pourrait s'emparer du cœur de cet homme et le conserver envers et contre tous, car sa nature morale était plus forte que celle de Niel. Elle sentit tout cela en un instant, inconsciemment, mais aussi sûrement qu'elle voyait le ciel bleu au-dessus de sa tête; et lui, en ce moment, le comprit aussi. Ce fut pour elle un grand choc, une révélation, l'annonce de grandes joies ou de grandes douleurs, et tout le reste disparut. Tout à coup, elle baissa les yeux.
«Je crois, reprit-elle avec calme, que nous avons dit des choses absurdes, et je voudrais finir mon esquisse.»