John se leva et la quitta; ses occupations l'appelaient à la maison; il dit, au moment de s'éloigner, qu'il craignait un orage, car le vent était tombé subitement, comme d'habitude, en Afrique, avant la tempête, et l'atmosphère était extraordinairement lourde.
Quand Jess se retourna un instant après, elle le vit qui remontait lentement, le long du précipice, vers le plateau.
L'après-midi était splendide dans sa tranquillité extrême, ainsi qu'il arrive souvent au printemps, dans ces contrées.
Partout la vie s'éveillait. L'hiver était bien fini, et, de sa triste stérilité, s'élançait le jeune été revêtu de soleil et parfumé de fleurs, sur lesquelles brillaient les diamants de la rosée. Jess s'étendit et regarda les profondeurs bleues, au-dessus d'elle. Qu'elles étaient bleues et infinies! Elle ne pouvait apercevoir les nuages menaçants, qui reposaient comme un présage, à l'horizon. Là-haut, bien haut, un point noir tournoyait; c'était un vautour qui la guettait et descendait pour s'assurer si elle était morte, ou seulement endormie.
Involontairement elle frissonna. L'oiseau de mort lui rappela la mort elle-même, toujours suspendue dans l'éther bleu et attendant l'occasion de fondre sur la dormeur. Puis ses yeux tombèrent sur une branche du merveilleux buisson fleuri, sous lequel elle était étendue, si immobile, qu'un papillon aux couleurs de pierreries vint voltiger sur les fleurs, passant de l'une à l'autre comme un éclair multicolore. Son regard se porta ensuite sur la grande colonne de roches qui s'élançait au-dessus d'elle, semblant dire: «Je suis très vieille; j'ai vu bien des printemps, bien des hivers et bien des jeunes filles qui dormaient; où sont-elles maintenant? Toutes mortes, toutes mortes! Et un vieux babouin, caché dans les roches, sembla répéter dans son cri soudain: «Toutes mortes, toutes mortes!»
Autour d'elle étaient les lis épanouis et le printemps dans sa vigueur; l'air était chargé de parfums; l'eau chantait en jaillissant et retombant; le soleil jetait ses barres d'or au milieu des ombres, comme des promesses de jours heureux sur le fond gris de la vie; les innombrables ramiers des roches préparaient leurs nids et rompaient le silence par leur roucoulement et le frémissement de leurs ailes. Le vieil aigle lui-même, perché tout là-haut, sur une pointe de rocher, lissait son plumage d'un air satisfait, sachant que sa femelle avait déposé un œuf dans le creux sombre de la pierre. Tout se réjouissait et chantait le retour du printemps, de la saison d'aimer. Bientôt l'hiver reviendrait, l'hiver mortel, et, l'été suivant, d'autres choses vivraient sous le soleil et celles d'aujourd'hui seraient peut-être oubliées.
Et Jess écoutait et son jeune sang, attiré par la force magnétique de la nature, gonflait ses veines comme la sève dans les arbres qui bourgeonnent, et agitait sa sérénité virginale. Tout son être physique chantait à l'unisson, avec la grande et joyeuse nature qui l'invitait à briser ses liens, à vivre et à aimer, à être femme! Et voilà que son esprit répondit, ouvrit toutes grandes les portes de son cœur, et quelque chose y pénétra, qui était partie d'elle-même et cependant avait sa vie propre, sa vie distincte; quelque chose qui surgissait d'elle et d'un autre et qui désormais serait toujours en elle et ne pourrait plus mourir.
Elle se leva pâle et tremblant comme tremble une femme, au premier mouvement de l'enfant qu'elle porte, se retint au buisson et retomba, sentant que l'ange de sa première vie de jeune fille l'avait quittée et qu'un autre avait pris sa place; il lui fut révélé qu'elle aimait de tout son être et qu'elle était femme!
Elle avait appelé l'amour, comme les désespérés appellent la mort et l'amour était venu dans toute sa force et s'était emparé d'elle; et maintenant elle avait peur; mais la crainte ne dura qu'un instant et la grande joie, cette conscience de sa force et de sa personnalité que la vraie passion donne à certaines natures profondes, lui resta seule. Elle sentit qu'une femme nouvelle était née en elle. Au lieu de partir, comme elle y avait pensé, elle resta étendue, les yeux clos, s'enivrant de cette liqueur inconnue et délicieuse, et si absorbée, qu'elle ne s'aperçut pas que les oiseaux se taisaient et que l'aigle était allé chercher un abri; elle ne se rendit pas compte du silence absolu, solennel, qui avait succédé à toutes les voix joyeuses et qui annonçait la tempête prochaine.
Enfin elle se leva pour partir et, par un instinct bien naturel, se tourna vers l'endroit où son bonheur était venu la trouver, pour le revoir une fois encore, mais elle retomba avec un léger cri. Qu'étaient devenus la lumière, le rayonnement et la vie heureuse qui l'enveloppaient tout à l'heure? Disparus! Et à leur place l'obscurité, le brouillard, des ombres menaçantes. Pendant qu'elle songeait, le soleil était descendu derrière la colline, laissant la nuit se faire dans la gorge; les lourds nuages d'orage avaient couvert le ciel bleu et intercepté la lumière. Un vent sinistre vint s'engouffrer dans le défilé, de larges gouttes de pluie tombèrent une à une, l'éclair brilla capricieusement dans le sein d'un nuage qui s'avançait. L'orage que John redoutait était au-dessus de Jess.