Il est des choses sacrées, sur lesquelles on doit jeter un voile, et le premier aveu d'une femme pure comme Bessie est au nombre de ces choses.
Bornons-nous à dire qu'ils resteront assis sur ce mur du terre, aussi heureux qu'ils pouvaient et devaient l'être, jusqu'à ce que la splendeur de l'Occident eût disparu, laissant la terre froide et pâle; jusqu'à ce que le crépuscule cachât les montagnes et que les étoiles fussent seules à regarder, avec eux, l'immensité sombre du désert.
Pendant ce temps, une scène très différente se jouait à l'habitation.
Dix minutes après que John et sa belle compagne furent partis pour cette promenade mémorable à la plantation, on pouvait voir Frank Muller, monté sur son coursier noir, s'avancer lentement vers l'avenue des Gommiers.
Jantjé se faufilait entre les troncs des arbres, à la manière serpentine des Hottentots, manière qu'ils ont sans doute acquise à la suite des siècles pendant lesquels ils ont poursuivi les fauves et se sont dérobés à leurs ennemis. Il se glissait d'arbre en arbre, comme s'il s'attendait toujours à se trouver inopinément en face d'une zagaie embusquée, ou d'une bête sauvage aux aguets. Il n'y avait aucune raison pour qu'il agît ainsi. Il satisfaisait simplement un instinct naturel, dans un moment où il savait ne pas être aperçu. La vie à Belle-Fontaine était décidément trop calme et trop civilisée au goût de Jantjé; il avait besoin de s'offrir parfois des récréations de ce genre.
Tout à coup et malgré la distance, il perçut le bruit des sabots d'un cheval; il se redressa, écouta, puis se coucha sur le sol, y appuya son oreille et laissa échapper un grognement guttural de satisfaction.
«C'est le cheval noir de Baas Frank, murmura-t-il; il a un talon fendu et pose un pied plus légèrement que l'autre. Pourquoi Baas Frank vient-il ici? Pour Missie, bien sûr. Il serait fou de rage, s'il savait que Missie est allée à la plantation avec Baas Niel. On va aux plantations pour s'embrasser (Jantjé n'était pas loin de la vérité!) et Baas Frank serait fou s'il savait cela. Il me frapperait, si je le lui disais; sans cela, je n'y manquerais pas.»
Les pas du cheval se rapprochaient; Jantjé se glissa aussi naturellement qu'un serpent, sous une touffe de hautes herbes, et attendit. Personne ne se serait douté que cette touffe cachât un corps humain, pas même un Boer, à moins qu'il n'eût marché droit à l'espion, et encore celui-ci eût-il probablement réussi à échapper à son pied et à ses yeux. Nous le répétons, tout ceci n'avait de raison d'être que le bon plaisir du sauvage.
Le cheval approchait; l'homme-serpent leva un peu la tête et regarda de ses yeux ronds comme des perles noires, à travers les brins d'herbes gros comme de la paille. Son regard tomba sur Muller, évidemment plongé dans des réflexions qui excitaient sa colère. Profondément absorbé, il laissa son cheval mettre le pied dans un grand trou qu'un fourmilier s'était amusé à creuser la nuit précédente, au beau milieu de l'allée.
«A quoi donc pense Baas Frank?» se dit Jantjé, comme l'homme et la cheval passaient à quatre pas de lui. Puis il se leva, traversa l'avenue, se glissa par un sentier détourné et se trouvait debout à la porte des écuries, le visage dénué de toute expression, quelques secondes avant l'arrivée de Frank Muller sur sa monture.