«Je vais leur offrir encore une fois le moyen de se sauver, pensait le Boer, ou plutôt le métis, car nous savons que sa mère était Anglaise et, s'ils le rejettent, que leur sort retombe sur leur tête. Demain je vais à l'assemblée de Paarde Kraal, pour me consulter avec Paul Krüger, Prétorius et les autres «Pères de la Patrie», comme ils s'intitulent. Si j'oppose mon veto à la rébellion, il n'y en aura pas; sinon, elle sera, et si l'oncle Silas ne veut pas me donner Bessie, si Bessie ne veut pas m'épouser, j'exciterai le pays à se révolter, quand je devrais le plonger dans les horreurs de la guerre, depuis le Cap jusqu'à Waterberg. Patriotisme! Indépendance! Taxes! Ils crient tout cela depuis si longtemps, qu'ils commencent à y croire. Ce n'est pas pour ça que je ferais la guerre, moi! Mais l'ambition et la vengeance, ah! ça, c'est autre chose. Je les tuerais tous, s'ils me barraient le chemin, tous, excepté Bessie. Si la guerre éclate, qui donc lèvera la main pour défendre les «maudits Anglais»! Ils auraient tous peur. Ce n'est pas ma faute. Puis-je m'empêcher d'aimer cette femme? Est-ce ma faute si je me dessèche à penser à elle, si le sommeil me fuit la nuit, si je pleure, oui, moi, Frank Muller, qui ai vu les cadavres de mon père et de ma mère assassinés, sans verser une larme, parce qu'elle me hait et me repousse?
«O femme! femme! On parle d'ambition, d'avarice, de bien d'autres choses encore, comme étant les moteurs de nos actions, mais peut-on les comparer à la force de la femme, cette petite chose fragile, ce jouet si facile à briser et qui cependant peut ébranler le monde et faire couler le sang à flots. Me voici près de la roche; elle tremble sur sa base; que je la touche et elle bondira, écrasant tout sur son passage. Peu m'importe! Que Bessie et Om (oncle) Silas choisissent.
«Je tuerais tous les Anglais du Transvaal pour avoir Bessie, se disait-il, et tous les Boers aussi et les naturels par-dessus le marché.
«Et alors, quand j'aurai Bessie, quand j'aurai chassé tous ces Anglais du pays, au bout de peu d'années, je mènerai ce paye; et ensuite? Eh bien! ensuite j'exciterai le sentiment national hollandais dans le Natal et dans l'ancienne colonie du Cap; nous pousserons les Anglais dans la mer, nous nous débarrasserons des indigènes, nous n'en garderons que ce qu'il faudra pour nous servir, et nous aurons les États-Unis de l'Afrique Australe. Qu'on me donne seulement quarante ans de vie et de force, et nous verrons!»
A ce moment, il arrivait devant la véranda et, faisant trêve à ses visions ambitieuses, il mit pied à terre et entra. Dans le salon, il trouva Silas Croft qui lisait un journal.
«Bonjour, Om Silas, dit-il, la main tendue.
—Bonjour, Meinheer Frank Muller», répondit le vieillard assez froidement, car Niel lui avait raconté l'incident de la chasse, qui avait failli se terminer tragiquement, et quoiqu'il n'eût rien dit alors, il n'en avait pas moins tiré ses conclusions.
«Que lisez-vous dans le National, Om Silas? L'affaire de Bezuidenhout?
—Non! qu'est-ce qu'il y a?
—Il y a que les Boers se soulèvent contre vous autres Anglais, voilà tout. Le shériff saisit l'autre jour le chariot de Bezuidenhout pour arriéré d'impôts, et le mit en vente à Potchefstroom; mais les habitants chassèrent à coups de pied le commissaire-priseur du chariot et le poursuivirent tout autour de la ville. Et maintenant le gouverneur Lanyon envoie Raaf pour assermenter des constables et faire respecter la loi. Il pourrait aussi bien essayer d'arrêter le cours d'une rivière, en y jetant des pierres. Le grand meeting qui devait avoir lieu le 18 décembre, à Paarde Kraal, aura lieu le 8, et nous saurons alors si c'est la paix ou la guerre.