—La paix ou la guerre? répliqua le vieillard, avec humeur; il y a des années qu'on crie cela. Combien y a-t-il eu de grands meetings depuis que Shepstone a annexé le pays? Six, je crois. Qu'en est-il résulté? Rien que des mots. Et après tout, supposez que les Boers se battent, quel sera le dénouement? Ils seront vaincus, beaucoup de gens seront tués et voilà tout. Vous n'admettez pas, je pense, que l'Angleterre céderait à une poignée de Boers? Qu'a dit le général Wolseley l'autre jour, au banquet de Potchefstroom? Que le pays ne serait jamais abandonné, parce qu'aucun gouvernement, conservateur, libéral ou radical ne l'oserait. La nouvelle administration Gladstone a télégraphié la même chose; il est donc bien inutile de s'arrêter à ces enfantillages.»

Muller répondit en riant:

«Vous êtes vraiment simples, vous autres Anglais. Ne savez-vous pas qu'un gouvernement est comme une femme qui dit non, non, non! et se laisse embrasser tout le temps? Si l'on fait assez de bruit, votre gouvernement oubliera ses grands mots et récusera Wolseley, Shepstone, Bartle Frère, Lanyon, etc. Il s'agit d'une affaire plus sérieuse que vous ne pensez, Om Croft. Bien entendu, ces meetings et ces discours sont choses préparées à l'avance. Les Boers sont mécontents, parce que les Anglais protègent les indigènes, et parce qu'il y a des taxes à payer. Ils se disent que maintenant que vous avez payé leurs dettes et chassé Sikukuni et Cetewayo, ils aimeraient bien reprendre le pays. Cependant le danger n'est pas là. Laissés à eux-mêmes, les Boers se borneraient à parler, car beaucoup d'entre eux sont enchantés que le pays appartienne aux Anglais. Mais ceux qui tiennent les fils des marionnettes, sont au Cap. Ils veulent chasser tous les Anglais de l'Afrique australe. Quand Shepstone annexa le Transvaal, il fit pencher la balance du côté opposé aux Hollandais et réduisit à néant le projet de créer, dans le pays tout entier, une grande république anti-anglaise. Si le Transvaal reste anglais, adieu à leurs espérances, car l'État Libre survit seul, et il est enveloppé. Voilà pourquoi ils sont en colère et pourquoi leurs instruments soulèvent les Boers. Ils veulent qu'ils se battent et je crois qu'ils y arriveront. Si les Boers sont vainqueurs, les gens du Cap lèveront le masque; sinon les Boers payeront les frais de la guerre et les autres se tairont. Ils sont très habiles les patriotes du Cap, et savent très bien se tirer d'affaire.»

Silas Croit demeura silencieux et sombre. Frank Muller se leva et alla regarder par la fenêtre.


CHAPITRE XIII

FRANK MULLER JETTE LE MASQUE

Quelques instants après, Muller se retourna et dit:

«Savez-vous pourquoi je vous ai conté tout cela, Om Silas?

—Non.