—Parce que je veux vous faire comprendre que vous et tous les Anglais, vous êtes ici dans une situation très dangereuse. La guerre est imminente et, quelle qu'en soit l'issue, vous en souffrirez. Vous autres Anglais, vous avez beaucoup d'ennemis. Vous avez tout le commerce et la moitié de la terre et vous défendez toujours les noirs que les Boers haïssent. Les temps seront durs pour vous, si la guerre éclate. On tirera sur vous, on brûlera vos maisons, et si vous êtes vaincus, ceux qui échapperont, devront fuir le pays. Alors le Transvaal sera pour ceux du Transvaal et l'Afrique pour les Africains.

—Eh bien! Frank Muller, si tout cela arrive, qu'en adviendra-t-il? Où voulez-vous en venir? Vous ne vous démasquez pas ainsi pour rien.»

Le Boer rit. «Non, bien entendu, Silas. Eh bien! si vous voulez le savoir, je vais vous dire à quoi j'en veux venir. Je veux vous dire que moi seul, si les mauvais jours arrivent, je peux vous protéger, vous, les vôtres et vos biens. J'ai plus d'influence dans le pays que vous ne le pensez. Peut-être même pourrais-je empêcher la guerre, et je le ferais, si j'y trouvais mon compte. En tout cas, je pourrais éloigner de vous le danger; mais j'y mets mon prix, Silas Croft, comme tout le monde, et c'est argent comptant qu'il faut payer; je ne fais pas crédit.

—Je ne comprends pas vos paroles mystérieuses, répliqua le vieillard, froidement. Je suis un homme droit et loyal, et si vous me dites ce que vous voulez, je vous répondrai.

—Très bien! Je vais vous dire ce que je veux. Je veux Bessie. J'aime votre nièce et je désire l'épouser; oui, je veux l'épouser et pour cela tous les moyens me seront bons. Or, elle ne veut pas m'entendre.

—Qu'y puis-je, Frank Muller? Elle s'appartient. Je ne peux pas disposer d'elle, quand même je le voudrais, comme d'un poulain ou d'un bœuf. Plaidez votre cause et acceptez sa réponse.

—J'ai plaidé ma cause, et j'ai reçu sa réponse, reprit le Boer, avec emportement. Ne comprenez-vous pas qu'elle ne veut pas entendre parler de moi? Elle aime ce damné Rooibaatje Niel, que vous avez amené ici. Elle l'aime, vous dis-je, et n'a pas un regard pour moi.

—Vraiment? répliqua Silas Croft, avec calme. S'il en est ainsi, elle prouve qu'elle a bon goût, car John Niel est un honnête homme, Frank Muller, ce que vous n'êtes pas. Écoutez-moi», poursuivit-il, avec une explosion soudaine de colère; «en vérité, je vous le dis, vous êtes un malhonnête homme et un coquin. Vous avez assassiné de sang-froid le père, la mère et l'oncle du Hottentot Jantjé, quand vous étiez encore presque un enfant. L'autre jour, vous avez essayé d'assassiner John Niel, sous prétexte que vous le preniez pour un jeune chevreuil. Et maintenant, vous qui avez pétitionné pour que la Reine prît ce pays, vous qui avez crié partout à haute voix votre loyalisme, vous venez me dire que vous conspirez pour faire éclater l'insurrection et la guerre, et vous me demandez Bessie pour prix de votre protection! Eh bien! moi, Frank Muller, je vous dis», ajouta le vieillard en se levant, les yeux flamboyants, redressant sa taille courbée et montrant la porte: «Sortez immédiatement par cette porte et n'en repassez jamais le seuil. Je m'en remets à Dieu et à la nation anglaise pour me protéger, non pas à vos pareils, et j'aimerais mieux voir ma chère Bessie dans son cercueil, que mariée à un misérable, un traître, un assassin tel que vous. Sortez!»

Le Boer devint livide de rage. Deux fois il essaya de parler; deux fois il n'y put parvenir et, quand il y réussit, ses paroles, étranglées par la fureur, étaient presque inintelligibles. Ces accès de colère en face de la contradiction étaient le côté faible de son caractère. Plus maître de lui, il eût été un coquin parfait et triomphant, tandis que ses audacieux et ténébreux projets, médités pendant des années, étaient souvent exposés à se voir déjoués par ces emportements soudains et irrépressibles.

C'est ainsi qu'il s'était laissé entraîner à assaillir John et l'avait mis en garde contre lui.