JOHN, A LA RESCOUSSE!

Les importants événements domestiques, rapportés dans le chapitre précédent, se passaient le 7 décembre 1880, et pendant une douzaine de jours tout fut calme et heureux à Belle-Fontaine. Chaque jour, Silas Croft se montrait plus ravi du dénouement auquel étaient arrivés nos jeunes gens, et, chaque jour aussi, John se félicitait davantage du parti qu'il avait pris. Dans l'intimité plus grande où il se trouvait avec sa fiancée, il découvrait en elle cent charmes et grâces de nature et de caractère, qu'il n'avait pas soupçonnés jusque-là. Bessie était comme une fleur; elle s'épanouissait au soleil de son amour et répandait, autour d'elle, un parfum dont la douceur pénétrante était restée jusqu'alors inconnue.

Il en est ainsi de toutes les femmes, mais surtout des femmes faites comme elle, pour aimer et être aimées, jeunes filles, épouses et mères. Sa beauté avait sa part de ce développement soudain; son teint admirable prenait une nuance plus riche; ses yeux devenaient plus expressifs et plus profonds. Elle était en toutes choses, excepté une seule, tout ce qu'un homme pouvait désirer dans sa femme, et encore cette exception eût-elle plaidé en sa faveur, auprès de bien des hommes; elle n'était pas douée d'une intelligence supérieure, quoiqu'elle possédât une dose très suffisante de bon sens et d'esprit. Or, John avait, lui, une intelligence au-dessus de la moyenne et le goût très vif des choses intellectuelles. En outre il appréciait fort cette supériorité chez les femmes. Mais après tout, quand on vient de se fiancer à une belle jeune fille, ce n'est pas son intellect qui préoccupe le plus. Ces réflexions-là ne viennent que plus tard.

Ils étaient donc très heureux et flânaient avec joie autour de Belle-Fontaine, sans laisser troubler leur sérénité par le grand meeting des Boers qui devait avoir lieu à Paarde Kraal. Il y avait eu si souvent des bruits de rébellion, que l'on commençait à les considérer comme faisant partie de l'état normal des affaires.

«Oh! les Boers!» disait Bessie, en secouant gracieusement sa tête aux cheveux d'or, un matin qu'ils étaient assis sous la véranda, «j'en ai par-dessus la tête des Boers et de leurs grandes phrases. Je sais ce que tout cela signifie. C'est tout bonnement un prétexte pour quitter leurs femmes et leurs enfants, perdre leur temps et faire de beaux discours en buvant le plus possible. Vous voyez ce que Jess dit dans sa dernière lettre. Les gens de Prétoria sont persuadés que tout cela ne signifie rien du tout et je crois qu'ils ont parfaitement raison.

—A propos, Bessie, demanda John, avez-vous écrit à Jess pour lui annoncer nos fiançailles?

—Certes; je le lui ai écrit il y a quelques jours, mais la lettre n'est partie qu'hier. Elle en sera contente. Chère Jess! quand donc reviendra-t-elle? Il y a bien assez longtemps qu'elle est partie.»

John continua de fumer son cigare, sans répondre, se demandant si Jess serait vraiment aussi contente que cela d'apprendre la nouvelle.

Quelques instants après, il aperçut Jantjé qui se faufilait parmi les orangers, comme s'il désirait appeler l'attention sur lui.

«Sortez de là, petit coquin, lui cria John, et cessez de vous glisser d'arbre en arbre comme un serpent. Qu'est-ce que vous voulez? Vos gages?»