Enfin, il en releva pour aller souper d'un morceau de bœuf qu'il avait coupé sur un infortuné animal, mort le matin de maladie mystérieuse. Jantjé était heureux! Il n'avait pas venu en vain, ce jour-là!

Bessie courut sans s'arrêter, jusqu'aux orangers plantés devant la véranda; là, rassurée par les lumières qui brillaient aux fenêtres, elle voulut réfléchir. Non qu'elle fût préoccupée des mystérieux gémissements de Jantjé; dans sa frayeur, elle n'y songeait même pas. Ce qu'elle se demandait, c'était de décider si elle parlerait de sa rencontre avec Frank Muller. Pourquoi exciter inutilement la colère, et qui sait? peut-être la jalousie de John? Après tout, Muller n'avait pas réussi à prendre ce baiser si violemment demandé. Bessie, en personne pratique, résolut de ne rien révéler à son fiancé et d'en dire juste assez à son oncle, pour qu'il fermât sa maison à Frank Muller, ce qui était déjà fait, comme nous l'avons vu. Ensuite, elle cueillit une branche de fleurs d'oranger qu'elle mit à son corsage, s'assura qu'aucun désordre ne régnait dans sa toilette, et, grâce à sa nature fort peu nerveuse, se calma complètement et rentra dans la maison, comme s'il ne lui fût rien arrivé. La première personne qu'elle rencontra, fut John, qui revenait de l'autre côté de l'habitation. Il la complimenta en riant de son bouquet symbolique et se préparait à commettre le larcin essayé par Muller, lorsque l'oncle Silas ouvrit tout à coup la porte du salon et se trouva en face de ce charmant et sentimental tableau.

«Eh bien! eh bien! que signifie ceci, Bessie?» demanda le vieillard.

Que faire, sinon entrer dans le salon et raconter exactement les choses? Ce fut le parti que prit John, avec une gaucherie fort divertissante, tandis que Bessie, plus rose qu'une rose épanouie, se tenait près de lui, la main sur son épaule.

Le vieil oncle écouta sans interrompre, avec un sourire sur les lèvres, et un petit clignement d'yeux plein d'indulgence.

«Ainsi, jeunes gens, dit-il, quand John eut fini, c'est à cela que vous avez passé votre temps, eh? Vous désirez avoir un intérêt plus considérable dans la ferme, n'est-ce pas, John? Sur ma parole, je ne vous blâme pas; vous auriez pu chercher plus loin, à moins bon escient. Il paraît que ces choses-là viennent toujours par séries. Une autre personne m'a demandé votre main aujourd'hui, Bessie; ce coquin de Frank Muller, par ma foi! (En prononçant ce nom, son visage s'assombrit.) Je l'ai reçu de la belle manière, je vous en réponds! Si j'avais su ce que je sais maintenant, je l'aurais adressé à John. C'est un mauvais homme et un homme dangereux; ne parlons plus de lui. Il est en train de faire la corde avec laquelle on le pendra. Mes chers enfants, vous m'apportez la meilleure nouvelle que j'aie reçue depuis bien des années. Il est temps de vous marier tous deux; il n'est bon ni pour l'homme, ni pour la femme, de vivre seul; c'est ce que j'ai fait et c'est la conclusion à laquelle je suis arrivé après cinquante années de réflexion. Oui, vous avez mon consentement et en outre ma bénédiction, et vous aurez quelque chose de plus, avant qu'il soit longtemps. Prenez-la, John, prenez-la. Malgré la vie assez rude que j'ai menée, je connais un peu les femmes et je vous le dis en vérité: il n'en est pas une, dans toute l'Afrique australe, qui soit plus charmante, plus jolie, ou meilleure que Bessie Croft; en la choisissant, vous avez fait preuve de bon sens et de bon goût. Que Dieu vous bénisse! mes chers enfants; et maintenant, Bessie, venez embrasser votre vieil oncle. Tout ce que j'espère, c'est que vous ne permettrez pas à John de me chasser de votre cœur, car, voyez-vous, ma chérie, n'ayant pas d'enfants à moi, je vous ai aimée tendrement depuis douze ans.»

Bessie s'approcha du vieillard et l'embrassa de tout son cœur.

«Non, mon oncle, dit-elle; ni John, ni personne, ni rien au monde ne pourrait faire cela!» Il suffisait de la voir et de l'entendre pour être persuadé qu'elle sentait comme elle parlait. Bessie avait le cœur trop large pour que personne, en effet, pût prendre la place qu'y occupait son oncle et bienfaiteur.


CHAPITRE XIV