—Pas avant que vous ayez entendu ce que j'ai à vous dire. Je vous aime de toute mon âme, Bessie. Vous croyez, je le suis, que je suis un simple Boer; mais je suis plus que cela. Je suis allé au Cap. J'ai vu le monde. J'ai une intelligence, je vois et je comprends bien des choses, et si vous consentez à m'épouser, je vous ferai une belle place. Vous serez une des plus grandes dames de l'Afrique australe, quoique je sois tout simplement Frank Muller, aujourd'hui. De grands événements se préparent en ce pays, et je serai l'un des chefs du mouvement politique. Non; n'essayez pas de m'échapper. Je vous dis que je vous aime, et vous ne savez pas à quel point. J'en meurs. Oh! ne pouvez-vous me croire, ma bien-aimée, mon adorée! Un baiser! Je veux un baiser!» Et dans un paroxysme de passion, que la résistance enflammait davantage, il jeta ses bras robustes autour de la jeune fille et l'attira malgré ses efforts, sur sa poitrine.

Mais, à ce moment, se produisit une diversion inattendue, grâce à l'invisible Jantjé. Voyant que les choses se gâtaient et n'osant se montrer, de peur que Muller ne le tuât sans hésiter, il trouva un autre expédient dans le talent de ventriloque qu'il possédait, comme un grand nombre de ses compatriotes. Subitement le silence fut troublé par un long et terrible gémissement qui parut planer au-dessus de la tête de Bessie, pendant qu'elle se débattait, puis bientôt on put distinguer le mot Frank. L'effet produit sur Muller fut magique.

«Dieu tout-puissant! s'écria-i-il, en levant les yeux; c'est la voix de ma mère!

Frank», gémit de nouveau la voix.

Muller, rempli d'étonnement et de crainte, lâcha Bessie et se retourna pour essayer de découvrir d'où venait le son. Bessie en profita aussitôt pour s'enfuir.

«Frank, Frank, Frank!» reprit la voix, gémissant et hurlant, tantôt en haut, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, sous la voûte sombre des Gommiers, jusqu'à ce que Muller, mystifié et terrifié, se précipitât vers son cheval qui s'ébrouait et tremblait de tous ses membres. Il est presque aussi facile d'agir sur la crainte superstitieuse d'un chien ou d'un cheval, que sur celle d'un homme. Mais Muller ignorait cela, et l'état de sa monture fut pour lui la preuve de la nature surhumaine de la voix. D'un bond il sauta en selle et au même instant la voix de femme gémit: «Frank, tu mourras dans le sang, comme moi, Frank!»

Muller devint blême et une sueur froide inonda son visage. C'était cependant un homme brave et hardi, mais l'épreuve était trop forte pour ses nerfs.

«C'est la voix de ma mère et ce sont ses propres paroles», s'écria-t-il; alors, enfonçant ses éperons dans les flancs de son cheval, il s'enfuit comme un éclair, de ce lieu maudit, et ne s'arrêta que chez lui, à dix milles de là.

Quand le bruit des sabots du cheval se fut presque éteint, Jantjé sortit d'une de ses cachettes, se jeta de tout son long au milieu du chemin poudreux, et se roula avec délices, en proie aux transports d'une joie intense, que sa prudence de sauvage ne lui permettait pas d'exhaler à haute voix.

«La voix de sa mère! Les paroles de sa mère! se répétait-il. Comment saurait-il que Jantjé se rappelle la voix de la vieille dame, et les paroles prononcées par le démon qui la possédait, Hi! hi! hi!»