«Vous n'arriverez pas à Prétoria, dit un chevalier de la triste figure; ce n'est pas la peine d'essayer. Les Boers vous attraperont et vous tueront, voilà tout. Vous feriez mieux d'abandonner la jeune fille à son sort et de retourner à Belle-Fontaine.»
John ne l'entendait pas ainsi.
«J'essayerai toujours», répondit-il.
Il avait une sorte de ténacité bouledogue, qui le disposait à croire que, s'il voulait bien faire une chose, il en viendrait à bout, à moins de circonstances échappant tout à fait à son contrôle. Un sentiment pareil mène un homme bien loin. C'est lui qui a fait l'Angleterre ce qu'elle est. Il s'affaiblit par exagération de législation et les effets commencent à s'en faire sentir par une diminution de puissance. On ne peut pas gouverner l'Irlande? Eh bien! qu'on lui cède! qu'on lui donne le Home-Rule! Les responsabilités d'empire colonial pèsent à l'Angleterre? Qu'elle s'en débarrasse! Et ainsi de suite! Mais les Anglais d'il y a cinquante ans ne parlaient pas ainsi.
L'Angleterre a été faite, non par les gouvernements, mais, pour la plus grande partie, en dépit d'eux, par les efforts indépendants d'un certain nombre d'individus. La tendance actuelle est d'absorber l'individu dans le gouvernement, de limiter, votre de détruire l'initiative et la responsabilité individuelles. On veut des lois pour, ou contre toute chose. Le système n'est encore qu'à son début. Quand il se sera développé, l'empire deviendra une vaste machine sans âme, qui, un jour, se désorganisera, puis se brisera. Le pays doit plus aux hommes résolus, obstinés, si l'on veut, de la trempe de John Niel, qu'il n'est disposé à le reconnaître, en ces jours de lumière.
John reprit son dangereux voyage le lendemain matin, une heure avant le jour. Personne ne se montrait et comme il eût été impossible de découvrir les Cafres dans les divers coins où ils dormaient, Mouti et son maître furent obligés d'atteler eux-mêmes, tâche assez difficile dans l'obscurité. La note avait été payée la veille au soir; ils purent donc partir aussitôt leurs préparatifs terminés. Ils n'avaient pas fait quarante pas, qu'une voix les somma d'arrêter, John obéit et aperçut une seconde après, tenant une chandelle allumée qui ne vacillait même pas dans l'air humide et immobile, le prophète de malheur de la veille, entièrement drapé dans une couverture sale.
Il s'approcha lentement et avec dignité, comme il convenait à un prophète, et fit une telle peur aux chevaux, qu'ils faillirent s'emporter.
«Qu'y a-t-il?» demanda John d'assez mauvaise humeur, car il n'était pas disposé à se laisser retarder.
«J'ai seulement voulu vous dire, répondit le fantôme, que je suis sûr d'avoir raison et que les Boers vous fusilleront. Je ne voudrais pas que vous pussiez me reprocher plus tard de ne pas vous avoir averti.» Puis, élevant sa lumière de manière à ce qu'elle frappât John en plein visage, il lui adressa du regard un tendre adieu.
«Allez au diable! cria John furieux; si vous n'aviez que cela à me dire, vous auriez mieux fait de rester couché.» Et fouettant les chevaux de volée, il les fit bondir de telle sorte, que la chandelle du prophète s'éteignit et que le prophète lui-même faillit rouler dans le ruisseau!