«O John! dit Bessie en pleurant, j'ai peur de vous voir aller parmi ces sauvages Boers. Vous êtes officier anglais et, s'ils le découvrent, ils vous fusilleront. Vous ne savez pas quelles brutes ils peuvent être, quand ils n'y voient pas de danger. O John! John! je ne peux me résigner à vous laisser partir.

—Rassurez-vous, ma chérie, répondit John, et, pour l'amour du ciel, ne pleurez pas, car cela me bouleverse. Il faut que je parte. Votre oncle ne me pardonnerait jamais, si je refusais, et, bien plus, je ne me pardonnerais pas davantage. Personne ne peut y aller que moi et comment laisser Jess enfermée dans Prétoria, pendant des mois peut-être? Quant au danger, dame! il y en a un peu, mais c'est un risque à courir; je ne le crains pas, ou du moins je ne le craignais pas du tout, mais vous me rendez un peu lâche, chère Bessie. Allons! Un baiser, ma chérie, et venez m'aider à emballer ce qu'il me faut. Dieu aidant! je reviendrai sain et sauf, avec Jess, dans une semaine au plus.»

Dès lors, Bessie, qui était très raisonnable et très pratique, sécha ses yeux, prit un air souriant, malgré l'angoisse de son cœur, et se mit à préparer avec zèle, tout ce qu'elle imagina pouvoir être utile au voyageur, dans ce pays sauvage et dénué de ressources.

Ensuite on servit un repas que John expédia en toute hâte et à peine finissait-il, que le chariot était à la porte; Jantjé, comme d'habitude, se tenait à la tête des chevaux et le robuste Zulu Mouti, dont le seul bagage semblait consister en un faisceau de zagaies et de bâtons enveloppés dans une natte d'herbe, allait et venait d'un air placide, vêtu, malgré la chaleur, d'une immense capote militaire.

«Adieu, John, cher John, disait Bessie, s'efforçant de refouler ses larmes; adieu, mon bien-aimé!

—Dieu vous garde, ma bien-aimée! répondit-il simplement, en l'embrassant. Monsieur Croft, j'espère vous revoir d'ici à huit jours.»

Déjà il était dans la voiture et rassemblait les longues rênes; Jantjé quitta la tête des chevaux; Mouti cessa de bayer aux étoiles et sauta dans la voiture avec une légèreté surprenante; les chevaux prirent le petit galop, et bientôt tout disparut dans un nuage de poussière.

Pauvre Bessie! l'épreuve était dure pour elle, et maintenant que ses larmes ne pouvaient plus troubler John, elle s'enferma chez elle, pour leur donner un libre cours.

John arriva chez Luke, dont l'établissement combinait ingénieusement les attributions de l'hôtellerie, du magasin et de la ferme. On en rencontre fréquemment de semblables, dans les pays peu peuplés. Comme ce n'était pas par le fait une véritable hôtellerie, il fallait l'aborder avec une certaine prudence, si l'on désirait y trouver un abri pour bêtes et gens; autrement on courait le risque d'être prié de continuer sa route. Il faut, en pareil cas, s'avancer chapeau bas et demander l'hospitalité comme une faveur. Plus d'un voyageur habitué aux attentions obséquieuses de l'hôtelier civilisé, l'a appris à ses dépens. Il n'y a pas d'autocrate qui égale l'aubergiste amphibie de l'Afrique australe. Il est tellement maître de la situation! Si vous n'êtes pas content, allez au diable! Voilà sa réponse au voyageur furieux.

En cette circonstance, John fut assez heureux; d'abord il connaissait les gens de l'endroit, très polis si l'on s'approchait avec humilité; ensuite ils étaient tous plongés dans un état de surexcitation si peu agréable, qu'ils étaient enchantés de trouver un autre Anglais avec qui discuter les évènements. Le bruit courait du désastre de Bronker's Spruit, de l'investissement probable de Prétoria, de l'approche d'un corps nombreux de Boers qui venaient prendre possession du défilé de Laing, au delà du Drakensberg, mais on ne savait rien de positif.