XV
AU HASARD DE LA MASSUE
Eh bien! non, je ne les massacrerai pas toutes. Elles sont trop, et je me sens périr d'ennui à lire tant de livres vides. Dans le tas énorme qui me menace encore, je vais prendre de-ci, de-là, au hasard. Tant pis ou tant mieux pour qui m'échappera.
Un lot de grandes dames pour commencer.
La comtesse Stéphanie Tascher de la Pagerie a conté son Séjour aux Tuileries en trois volumes. Cette cousine des Napoléons était bien placée pour connaître les secrets. Mais une fidélité respectable l'a empêchée de dire les choses intéressantes. Elle est vague, banale et apologétique. Elle se manifeste, d'ailleurs, niaise, peu capable de deviner ou même de voir. Les événements postérieurs soulignent cruellement plusieurs des niaiseries qu'elle écrit au jour le jour. En 1867, Mme de la Pagerie est dans l'enthousiasme: le roi de Prusse est venu la voir et, après des compliments personnels, il a dit avec émotion toute sa sympathie pour Napoléon et Eugénie, qui «salue comme personne!» Quand «l'année 1869 a remplacé l'année 1868», la comtesse signale la mort du maréchal Niel, ministre de la Guerre, chargé de réorganiser l'armée. Enthousiaste comme elle l'est toujours devant un personnage officiel, elle s'écrie: «On peut dire que la mort l'a frappé au moment où les plus grandes difficultés étaient surmontées.» On sait assez généralement, en effet, que le général Lebœuf, «appelé à continuer son œuvre,» n'eut plus qu'à coudre quelques boutons de guêtre.
Exilée dans sa jeunesse, plus tard femme d'un ministre italien qui fut un homme d'état remarquable, adulée des uns, calomniée par d'autres, parfois persécutée, toujours reine d'une petite cour dont la composition variable fut souvent peu flatteuse, Mme de Rute a pu beaucoup voir et beaucoup observer. Elle est d'ailleurs une infatigable voyageuse. Et partout elle porte une curiosité sympathique, trop facilement éblouie: elle eut dès les premiers jours une indulgence facile et lasse de vieillard qui comprend tout; elle n'a pas encore perdu la jeune faculté de l'enthousiasme. Je ne sais quel flatteur l'a définie: «la bonté armée.» Hélas! les pauvres armes, combien courtoises et émoussées.
D'après ses livres, la bonté est bien sa caractéristique, mais une bonté un peu banale, amalgame de curiosité toujours insatisfaite et de faiblesse. Parfois elle veut montrer ses griffes: alors on s'aperçoit qu'elle n'en a point. Elle écrit sur le Portugal, un livre qui s'applique à être sévère et spirituel, qui reste naïf et aimable. Ses tentatives d'épigrammes tournent en madrigaux et, si elle essaie un madrigal, c'est un dithyrambe qui lui échappe. Où le plus indulgent s'indignerait, elle s'efforce de sourire en personne qui n'est pas dupe tout à fait; elle admire quand nous souririons. Antonio Ennès, minuscule imitateur de tous nos romantiques, lui apparaît un grand génie original, et elle vante Un Divorce, gros mélo quelconque, comme un rare chef-d'œuvre. Malheureusement pour Ennèss, l'enthousiasme de Mme de Rute est indiscret: non contente de louer, elle traduit, nous permettant ainsi de juger la pauvreté des inventions qu'elle admire. Elle fut plus heureuse le jour où elle s'éprit d'Etchegaray et de son Grand Galeotto.
Plus que dans ses traductions, ses récits de voyage et son théâtre (quoique l'Aventurière des Colonies vaille bien Un Divorce), elle est intéressante dans son recueil de nouvelles, Énigme sans clef. Certes, on y trouve çà et là des réflexions bavardes et ennuyeuses. Mais ces petites inventions révèlent un esprit aimable et indulgent, une sensibilité frémissante. Le premier récit, surtout, exprime toute la douceur faible de cette nature souriante, et son besoin d'attachement, et sa facilité à juger les pires gredins sur leurs rares spontanéités nobles, et son naïf et touchant instinct de se confier toujours même après qu'on l'a dupée. D'autres narrations sont de matière frêle et insuffisante, d'arrangement trop ingénieux. Parfois aussi l'émotion est produite par des moyens connus, et nous sourions en songeant à Maupassant. Mais deux ou trois figures se dressent d'une beauté simple et originale et la Parricide à elle seule, me paraît valoir,—excusez, madame, mon peu d'estime pour une de vos grandes admirations—tout ce que je connais d'Antonio Ennès.