Certains, écrivains comme on serait épicier, s'irritent de voir «la partie» trop encombrée, et ils détestent la femme qui écrit comme on déteste un concurrent. Ils me crurent leurs sentiments bas et applaudirent à une campagne qui leur paraissait injuste comme leur cœur, utile comme leurs calculs. Qu'ils portent ailleurs leurs félicitations déshonorantes et leurs ignobles poignées de main. Je leur répète cette phrase de mon premier chapitre: «Hommes ou femmes, ceux qui font métier et marchandise de littérature sont des prostitués; je les méprise également.» Maintenant qu'ils m'ont compris, j'espère qu'ils haussent les épaules en murmurant: «Imbécile!»
Je n'accepte non plus aucune fraternité d'armes avec les anti-féministes pour qui le bas-bleu se définit: la femme qui écrit. Pourquoi écrire serait-il un geste d'homme plutôt qu'un geste de femme? Le premier, en face du bas-bleu, femme qui essaie d'écrire en homme, j'ai signalé, plus méprisable encore, la chaussette-rose, homme qui essaie d'écrire en femme. L'artiste a pour premier devoir d'être lui. Il est vrai que pour cela il faut ÊTRE. Que ceux qui ne sont pas nous épargnent leurs vains bavardages. S'ils font du bruit, ces échos, ils auront la joie vaine des éloges payés, et la joie vaine des éloges de camarades, et la joie vaine des éloges équivoques des lâches. Leur châtiment sera d'entendre un homme sincère leur dire: Tu n'es pas.
La femme marche vers un affranchissement qu'elle comprend mal, je crois. Imitatrice inhabile, incapable de juger et d'utiliser l'expérience de l'homme, elle tient à suivre exactement la même route que nous avons suivie, à refaire les mêmes faux pas, à recommencer les mêmes chutes, à s'engager derrière nous dans l'impasse du suffrage universel. Je crie son erreur, par amour de la vérité, sans espoir d'être entendu. C'est une loi inéluctable qu'un peuple opprimé considère comme idéale la situation du peuple oppresseur, réclame les biens vrais ou faux dont le tyran paraît jouir. On ne fait pas deux étapes à la fois: la femme deviendra citoyenne, pour apprendre combien la cité est méprisable.
L'affranchissement économique et politique de la femme sera-t-il accompagné de son affranchissement esthétique? L'esprit féminin se dégagera-t-il de l'imitation de l'esprit viril et le bas-bleu est-il destiné à disparaître bientôt?
Le bas-bleu est éternel. Deux éléments principaux contribuent à le former: une prétention puérile d'abord, le désir de nous montrer qu'on peut faire ce que nous faisons; et aussi la timidité, l'effroi de s'engager seule dans une voie inconnue. Car tout véritable artiste doit tracer un sentier nouveau à travers la forêt. La timidité diminuera, la prétention grandira. Et elle restera toujours pédantisme d'élève et snobisme de suiveuse. Il y aura demain comme aujourd'hui quelques chaussettes-roses et beaucoup de bas-bleus. La nature de la femme est plus imitatrice, et l'exemple des succès masculins lui sera toujours «un dangereux leurre».
Mais les exceptionnelles qui osent se montrer elles-mêmes deviendront un peu plus nombreuses, et, parmi des œuvres intéressantes, nous donneront peut-être quelques chefs-d'œuvre.