A force d'aimer trop virilement le Bien, Louise embrouille sinon les sexes, du moins les genres: un dialogue qu'elle tient avec le cœur tendre dont elle est propriétaire s'achève par ce tercet;
Alors, lui: «Honte à moi si jamais je l'oublie!
Ah! puissé-je plutôt, par les veilles pâlie,
Toujours souffrir, toujours aimer, toujours pleurer.»
Mlle Jeanne Loiseau fait semblant de se cacher derrière un nom d'homme. Mais, lorsque Galatée ne réussit pas à se laisser apercevoir dans sa fuite, elle écarte elle-même le feuillage des saules trop protecteurs: Daniel Lesueur fait mettre devant ses poèmes son sourire de femme et son accoudement de penseuse. Daniel Lesueur est une travailleuse: outre des vers auxquels les parnassiens trouvent quelque mérite technique, elle a publié des romans irritants, elle a donné un drame à l'Odéon, un autre au Théâtre Féministe. Enfin elle a traduit Byron et Sterne, et elle chronique assidûment à la Fronde.
Il ne convient pas de la juger sur ses besognes de traductrice ou de journaleuse. Le théâtre d'une époque où les hommes, n'avant aucune foi commune, ne peuvent ni rire ni s'émouvoir des mêmes choses profondes, est nécessairement un artifice superficiel et méprisable. Quand un écrivain a fait autre chose, j'ai l'indulgence d'oublier ses machines scéniques; de cette pitié, je suis récompensé parfois par quelques beautés plus longuement savourées, toujours par de l'ennui évité.
Les romans de Daniel Lesueur appartiennent à un genre grossier qui passe pour élégant et que la critique n'a pas encore étiqueté: le feuilleton mondain. Il y a diverses populaces intellectuelles que servent des feuilletonistes également méprisables. Jules Lemaître lui-même admet que les Richebourg de nos concierges valent les Georges Ohnet qui flattent la vanité et la curiosité bébête des bourgeois; et l'Académie française couronne indifféremment les uns et les autres. Les «gens du monde» portent d'autres cravates que les négociants de la rue du Sentier et ont soin de se baigner plus souvent; mais leur sottise intellectuelle, plus satisfaite, n'est pas moindre, et les Henry Rabusson qui travaillent pour eux, malgré un métier différent et des prétentions plus grandes, ne peuvent passer pour des artistes qu'aux yeux de leurs ineptes clients. La sottise foncière des snobs qui se disent artistes ou lettrés est servie aussi par des feuilletonistes qui, à cette clientèle insuffisamment payante, ajoutent celle de quelques demi-mondaines. Mendès n'est-il pas le feuilletoniste des imbéciles de lettres nés vers 1845 et Paul Adam celui des esthètes de trente ans? Le fécond Saint-Georges de Bouhélier, qui deviendra de plus en plus Lepelletier, me paraît destiné à tenir l'emploi chez nos plus jeunes nigauds.
Voici la formule d'après laquelle la maison Daniel Lesueur fabrique le feuilleton mondain. Un problème—le plus souvent ce que nos juristes appellent une question d'état—est posé. On espère nous y intéresser par des moyens puissamment nouveaux: le bonhomme dont la situation a quelque chose de louche est merveilleusement beau, merveilleusement élégant, merveilleusement héroïque, merveilleusement intelligent, merveilleusement amoureux et merveilleusement aimé par une jeune fille non moins merveilleuse. Bien supérieur aux ingénieurs et aux maîtres de forges de M. Ohnet, il porte le pantalon rouge de l'officier d'avenir. Lentement, par des artifices savants et idiots, on nous entraîne à une solution du problème. A peine la croyons-nous certaine, qu'on nous inquiète de nouveau. On nous mène sur une autre voie et, dès que nous marchons d'un pas assuré, on nous indique que nous faisons peut-être fausse route, on nous démontre que nous faisons sûrement fausse route. Et recommence pendant trois cents pages et plus le jeu fuyant et énervant qui nous entraîne à la conquête de rien, comme les coquetteries engageantes et refuseuses de quelque Bélise. D'ailleurs, j'avertis les vrais amoureux des Bélises—il y en a—qu'ils finiront par avoir satisfaction, et qu'après bien des agaceries et des reculades, bien des aguichements et des fuites, ils atteindront le dénoûment heureux où les jeunes officiers distingués épousent les héritières riches de beauté, d'intelligence et d'argent. Voulez-vous que nous nous amusions et nous irritions un instant à une de ces anecdotes élégamment grotesques?
Le lieutenant Jean Valdret, une perfection mâle, aime une perfection de sexe différent, Mlle Odette de Ribeyran, fille du colonel de Jean. Hélas! cet admirable garçon est sans fortune et—obstacle poétique et nouveau—on ignore qui peut bien être son papa.