Cependant les choses, semble-t-il, pourront s'arranger, car le colonel estime son subordonné pour qui Mme de Ribeyran a une affection et une admiration maternelles. Mais voici que des indices légers, bientôt corroborés par de graves indices, désignent le colonel comme le père de Jean. Diable! un inceste en perspective; voilà qui est excitant. Demandez plutôt à Mendès, notable fabricant de drogues aphrodisiaques, et à toutes les femmes qui, depuis Zo'har, ont rèvé des Hors nature et des Incestes d'âmes. Et, vous savez, ça y est. Une cousine, qui a des tuyaux sérieux, affirme. Et Jean et Odette, liés d'un trop Invincible charme, ne réussissent pas à ne plus s'aimer d'amour. Les mondains, qui trouvent l'inceste intéressant, puisque pour leur sottise c'est un crime, ont, quelques pages durant, de délicieux frissons le long de la moelle. Et ils courent, ces voyeurs, vers l'élégante ignominie qu'on leur promet... Ça devient plus amusant. De nouveaux indices contredisent les premiers. Nous ne savons plus du tout. Quelle chance! Le doute est un doux oreiller pour un inceste bien fait. Nous aurons peut-être, nous les heureux contemporains des demi-vierges et des demi-sexes, un demi-inceste de plus. Et nous ignorons encore sa séduisante formule. Jean et Odette, innocents au milieu d'un baiser coupable, se posséderont-ils en frères qui ne croient pas à leur fraternité? Ou bien, se croyant frères et ne l'étant pas, commettront-ils coupablement la plus légitime et la plus innocente des actions? L'horreur grandit encore, et la terreur. Non, Jean n'est pas le frère d'Odette. Mais, cette Française, cette fille du plus brave des colonels, du plus intransigeant des patriotes, aime peut-être un Prussien. Oui, Jean,—oh! mon Dieu, ça devient de plus en plus probable,—doit être le fils d'un de ces viols qui comptent parmi les menues contributions de guerre... Je ne me vengerai pas plus longtemps sur mes lecteurs des quatre cents pages durant lesquelles Invincible Charme m'a agacé... L'Édit de Nantes n'a pas été révoqué pour rien, et le patriotisme du Daniel Lesueur que l'Académie couronna pour cette rime riche:
. . . . . . . . . . . . La France!
On dirait, n'est-ce pas? l'écho du mot souffrance...
est capable de quelque subtilité. La situation vraie de Jean de Cantri dit Jean Valdret est résumée en cette phrase du brave colonel: «Tu es le fils d'un officier allemand, MAIS de descendance française et portant un nom français.» Malgré cet énorme mais, M. de Ribeyran refuse encore sa fille. Jean remplit tout son devoir: il court à Madagascar et se fait tuer en héros. A la terrible nouvelle, Odette menace de s'enterrer dans un couvent, si on ne la fiance au mort. On lui accorde la satisfaction paradoxale et anodine. Vous vous doutez bien qu'il y a là une ruse de la Providence et de Daniel Lesueur. Jean était mort pour de rire, et le brave colonel n'est pas homme à manquer à sa parole. Le Rocambole de l'épaulette se marie donc, et nous espérons qu'il fera beaucoup de petits-fils à «l'Allemand de descendance française».
Chez Daniel Lesueur, le poète est moins méprisable que le romancier. Peut-être même serait-il intéressant, s'il était un moins parfait disciple. Mais il imite trop correctement et trop froidement les menues psychologies de Sully-Prudhomme, les grandes historiettes de Leconte de Lisle, et même les petites histoires de l'illustre prosopoète François Coppée:
Un garde de Paris, par le froid étonné,
Se tient, raide et muet, et grave, sur sa selle.
Quelquefois aussi elle bouche soigneusement de l'eau dans des bouteilles de champagne et de froids raisonnements dans la strophe romantique de douze vers; ou, écoutant deux voix, celle de Paris et celle de l'Océan, elle nous sert du Hugo refroidi et banalisé. D'autres jours, à cheval et cravache à la main, elle débite, d'un ton délibéré, du Musset mondain trop richement rimé.
Que faut-il donc de plus pour que l'âme se grise?
Un bon cheval, un soir embaumé, vaporeux,