La prétention intellectuelle du bas-bleu et sa soumission d'esprit se concilient en pédantisme. Paul Georges donne à son livre un titre latin. Paul Junka cite, toujours en latin, de nombreux passages des Écritures. La puissance de pensée de Jean Laurenty est faite de citations, parfois avouées, de Baudelaire, de Pascal et surtout de Schopenhauer. Les marionnettes qu'elle désire sympathiques lui ressemblent: un poète, voulu intelligent et séduisant, pousse dans un fiacre une jeune femme très bien douée, elle aussi, et, pour faire sa cour, récite: 1o un sonnet de Baudelaire; 2o vingt-sept lignes de Schopenhauer. Puis il débite une incohérente théorie sur l'anarchie, et finit par s'excuser d'avoir été un peu «pédagogue.» Mais la jeune femme se récrie, sincère, et l'accuse de coquetterie. Ailleurs, une cocotte, causant avec son amant de cœur, s'écrie: «Oh! qu'elle est profonde, cette rêverie du grand Schopenhauer!» et elle cite seize lignes. En une page d'un livre précédent, cette pauvre Laurenty résumait les doctrines des philosophes sur l'absolu. Elle mettait l'inepte dissertation dans la «bouche de colibri» d'une jeune fille idéale qui débutait ainsi: «L'absolu, du latin absolutus...» Un certain Fernand Hauser, lamentable journaleux, connu de quelques-uns pour son ignorance encyclopédique, fut ébloui et attribua à l'heureux auteur qui possédait un Larousse une «érudition de bénédictin.»

Et, en effet, le bas-bleu sait tout, latin, droit, philosophie, médecine surtout, un peu comme les filles du quartier des Écoles, pour des raisons qui peuvent être différentes, qui peuvent aussi être les mêmes.


Le bas-bleu sait tout, excepté le français. Jean Laurenty nous montre une mère qui «rapporte sur son fils toute l'exaltation de son âme» et nous annonce que la «tendresse féminine de Lison s'était rapportée sur le jeune homme».

Il lui arrive d'employer des mots dont, visiblement, elle ignore le sens: «Raison et hygiène, voilà le critérium du mariage.» Un mari s'excuse, auprès de sa femme, d'une infidélité passagère: «Cette prétendue trahison ne compte pas... Une minute d'emportement; j'ai vu rouge!...»

Le bavardage étourdi du bas-bleu l'entraîne à des Lapalissades: «Et pour oublier, tu viens chercher l'oubli...» Elle met toujours deux verbes au lieu d'un, remarque rarement si l'un est neutre et l'autre actif. Et elle dit, avec tranquillité: aimer à quelqu'un. «Elle se reproche parfois de ne pas assez aimer son fils, de trop aimer, de trop penser à Hugues.» «La supplier à genoux d'abandonner, de renoncer à mon enfant.» Je m'arrête. Dans le seul livre de Laurenty, j'ai copié quatre pages de citations aussi précieuses.

Sauf de rares exceptions, la petite Paul Georges écrit correctement et banalement. Le style de Paul Junka est moins mauvais, gris et terne sans doute, mais, dans son anémie, frémissant d'un peu de vie, avec, çà et là, une trouvaille de mots presque jolie. On y rencontre aussi, mais plus rarement, la métaphore incohérente: «Ces araignées de sacristie qui sont la lèpre de l'église;»—l'incorrection: l'abbé n'est point coupable, «mais je l'en aurais cru»;—la préciosité prétentieuse: «Les moindres paroles» des fiancés «semblaient coulées dans le miel emprunté à la lune prochaine.»


La Palisse dirait: «Si le bas-bleu est un homme, c'est un homme impuissant.»

La femme n'est guère capable que de petites choses et de jolis détails. J'ai montré que, même dans cet étroit domaine, son attention est souvent en défaut. Indiquerai-je qu'elle est inégale à la plupart des matières, incapable de délimiter nettement un sujet et de composer un livre? Ah! si j'avais la place!...