«Oh!—crie-t-elle—vous voulez tuer mon enfant!»

Le brave général proteste, naturellement. Mais, pour faire durer un peu l'angoisse des imbéciles qui s'intéressent à cette histoire, il se fâche avant de protester. Il hurle, blessé à son amour invaincu:

«Le cri de la femelle pour son petit avant le cri de l'épouse!»

Et tous les Sarcey d'applaudir, sans même se demander en quoi la mère est plus femelle que l'épouse.

Autre sottise d'un genre spécial. Savez-vous comment l'époux apprend l'adultère? Oh! c'est bien simple: il entend un monologue très long et qui contient l'aveu.

Certes, aux périodes de paresse intellectuelle où, n'ayant pas le courage de bien lire, je demande au théâtre des joies passives que je puisse croire presque littéraires, j'accepte quelques conventions et je consens à certaines règles sans lesquelles le jeu deviendrait impossible. J'admets que, pour m'en instruire, les personnages disent des choses que dans la vie ils ne diraient point. Je veux bien que l'un d'eux parle seul, longuement, nettement, avec des phrases. Mais il est intolérable que ces invraisemblables procédés d'exposition servent à l'action, deviennent des moyens de nouer ou de dénouer l'intrigue. Dans le monologue, le cabotin fait au spectateur une commission de l'auteur. Les autres personnages n'ont pas le droit d'entendre. Sans quoi, l'invraisemblance n'est plus seulement à la surface, dans la méthode d'exposition, mais au fond même de la pièce et la tue net. Qu'est-ce que cette aventure qui arrive seulement parce qu'on me la raconte? Il est exorbitant que le brave général écoute aux portes et entende des paroles décisives au moment où en réalité sa femme ne dit rien; mais où l'auteur nous parle, dans un monde que le général ignore, dans un monde plus lointain qu'une autre planète. Car il ne sait pas, lui, je suppose, que nous sommes là deux mille voyeurs à guetter ses cornes qui poussent et à désirer, comme à une course de taureaux, qu'il en fasse quelque usage meurtrier.


Octave Mirbeau, esprit révolté et caractère bourgeois, commença sa réputation par un violent article contre les comédiens, et sa fortune par un mariage avec une comédienne. Sur les affiches, la future madame Mirbeau s'appelait Alice Regnault; mais son véritable nom doit être Joséphine Prudhomme. Que dirait Mirbeau de ces pensées et de ces phrases, si elles étaient signées Georges Ohnet, Francisque Sarcey ou même Victor Cherbuliez: «Pour rendre plus limpide le récit qui va suivre, il est nécessaire de remonter quelques années en arrière et de raconter en quelques mots l'enfance faussée de cette femme dont l'éducation première, contrairement à la théorie qu'elle venait de développer, eut une influence si désastreuse sur sa vie entière. Dissimulés par une apparence de bonhomie, les exemples qu'elle eut sous les yeux furent autant, sinon plus pernicieux pour elle, que le spectacle du vice dans tout son cynisme, car, peut-être aurait-elle eu instinctivement la répulsion du mal, si on le lui avait montré dénué d'enjolivements et d'excuses?» Les subjonctifs de sa femme ne lui semblent-ils point s'avancer aussi importants et gracieux que le ventre du papa Prudhomme: «Dix-huit années passèrent sans que ni l'une ni l'autre ne songeassent à changer la situation?».

Les aventures contées dans Mademoiselle Pomme sont aussi admirables que l'écriture. Le livre contient, mêlées assez gauchement, deux histoires. Les bons instincts d'une fille de courtisane luttent contre la contagion du milieu. Hélas! le combat sublime pour bourgeois n'a pas le temps de s'achever et les questions posées n'obtiennent que des réponses dilatoires: la jeune fille meurt d'un accident au moment où le livre allait devenir difficile à faire et peut-être intéressant à lire. On y trouve aussi les malheurs d'un «garçon, doué d'une intelligence supérieure, qui aurait pu suivre une carrière brillante», mais qu'arrête, au moment où il allait décrocher une ambassade, «la pernicieuse intervention» d'une mauvaise femme. Les mamans bourgeoises permettront ce livre moralisateur à leurs fils quand ils auront vingt ans. Mais qu'est-ce que Mirbeau peut bien penser de cette ridicule réduction de son chef-d'œuvre et s'irrite-il devant la mesquinerie injurieuse de ce Calvaire qui est une taupinée?