Je dis trop peu. Il y a neuf chœurs des anges et les satans se comptent par millions. Le bas-bleu ne saurait être chose si commune. Chaque hystérique de la Salpêtrière se vante d'offrir un cas particulier,—qu'elle simule presque toujours. Le camp des amazones est la Salpêtrière de la littérature. Il contient de quoi étonner tous les matins les Charcot de la critique, ces charlatans ahuris.
Je souris des clowns de l'hystérie; je ne vois pas dans leurs contorsions voulues et dans leurs grimaces calculées des attitudes de la nature ou des laideurs persistantes. Seuls, les naïfs croiront que vous ne ressemblez pas à tout le monde, Mesdames. Je ne me laisse point prendre à vos simagrées; et j'étudie sans émotion vos horreurs de surface et de jeu.
Je sais que tout bas-bleu tient à passer pour oiseau rare, de couleur inédite ou presque dans sa race: merle blanc ou cygne noir. Je sais aussi que le petit animal, remarquable par sa seule vanité, est presque toujours de la couleur ordinaire. Ces dames teignent leur âme avec plus de soin que leurs cheveux. On connaît l'histoire du merle blanc que Musset étudia de trop près. Examinons—de plus loin—deux cygnes noirs.
Voici Jane de la Vaudère, couveuse des Sataniques et des Demi-Sexes. Tu as changé de teinture, gamine. Tu fis jadis des strophes très blanches, oh! si blanches: en rayons d'étoiles, disais-tu; en verre filé, je m'en souviens. Et la liste de tes livres m'apprend que tu restes honorée d'un accessit à l'école où les singes verts récompensent les vieux enfants. Un de tes recueils innocents fut «mentionné par l'Académie française».
Aujourd'hui, le poète manqué s'imagine écrire en prose. Notre ange raté se déguise en démon et imite un titre de Barbey d'Aurevilly. Puis il s'aperçoit que Marcel Prévost, qui singe les hommes par le costume et les femmes par l'écriture, est plus à sa portée. Le demi-penseur Dumas observa le demi-monde; le demi-écrivain Prévost découvrit les demi-vierges; Jane de la Vaudère, bête complète, nous apporte les Demi-Sexes.
Çà et là, dans la platitude et l'insignifiance des Demi-Sexes, une phrase arrête, ridicule autrement que les autres, grotesque par son entourage, par son inopportunité, mais qui, isolée, aurait de la force ou de la grâce. Elle est copiée, tout simplement. Un des derniers romans de Guy de Maupassant par exemple, Notre cœur, a été vaillamment pillé. J'aime mieux juger Jane de la Vaudère sur les pauvretés plus à elle des Sataniques. Là, sauf erreur, elle a pondu et couvé.
Les promesses raccrocheuses de titres qui ressemblent à de gros numéros ne suffisent pas toujours à cette matrone de lettres. Elle y ajoute parfois une couverture excitante: sorcière nue à cheval sur son balai; chat noir qui vient frôler la peau; plus loin, le bouc qui attend. Le miché imbécile qui se laissera attirer par toute cette parade polissonne et qui montera au salon entendra des naïvetés de petite fille: banales histoires de revenants ou allégories comme on en «rédige» au Sacré-Cœur. Écoutez la dernière satanique. Ça s'appelle la Mystérieuse. Une femme est aimée d'un homme. Des années passent sans altérer sa puissante beauté. Mais enfin elle vieillit, et même—je puis vous certifier cet événement étonnant—elle meurt. Voilà toute l'histoire de la Mystérieuse. Et le mystère? demandez-vous. Allons, puisqu'il le faut absolument, je vous dévoilerai l'affreux satanisme. Cette femme, frémissez d'horreur! cette femme n'était pas une femme: c'était... l'Illusion.
Seront-ils assez volés, les bons potaches qui monteront chez la satanique parce qu'elle a promis dans la rue: «Je serai bien cochonne!» J'avoue d'ailleurs que, parfois, elle y met un peu plus de bonne volonté. Seulement, voilà, elle a beau faire: elle ne sait pas, la pauvre petite.
J'ai regardé trop longtemps ce premier cygne noir et, je vous le dis en confidence, ça n'est pas noir, ça n'est pas un cygne; c'est une oie.