Haley fouetta le cheval; après avoir jeté un long et dernier regard sur la maison, Tom partit.

M. Shelby était absent.

Il avait vendu Tom sous la pression de la plus dure nécessité, et pour sortir des mains d'un homme qu'il redoutait. Sa première impression, quand l'acte fut accompli, fut comme un sentiment de délivrance. Les supplications de sa femme réveillèrent ses regrets à moitié endormi. Le désintéressement de Tom rendait son chagrin plus cuisant encore. C'est en vain qu'il se répétait à lui-même qu'il avait le droit d'agir ainsi, que tout le monde le ferait, sans même avoir comme lui l'excuse de la nécessité.... Il ne pouvait se convaincre, et, pour ne pas être témoin des dernières et tristes scènes de la séparation, il était parti le matin même, espérant que tout serait fini avant son retour.

Tom et Haley roulaient dans un tourbillon de poussière. Tous les objets familiers à l'esclave passaient comme des fantômes. Les limites de la propriété furent bientôt franchies; on se trouva sur le chemin public.

Au bout d'un mille environ, Haley s'arrêta devant la boutique d'un maréchal, et il entra pour faire faire quelques changements à une paire de menottes.

«Elles sont un peu trop petites pour sa taille, dit Haley en montrant les fers et en regardant Tom.

—Comment! c'est le Tom à Shelby!... Il ne l'a pas vendu, toujours!

—Mais si, il l'a vendu, reprit Haley.

—C'est impossible!... Quoi! lui? Qui l'aurait cru? Eh bien! alors, vous n'avez pas besoin de l'enchaîner ainsi. C'est la meilleure, la plus fidèle créature....

—Oui, oui, dit Haley; mais ce sont les bons qui veulent s'enfuir, précisément. Les brutes se laissent mener où l'on veut.... Pourvu qu'ils aient à manger, ils ne s'inquiètent pas du reste. Mais les esclaves intelligents haïssent le changement comme le péché. Il n'y a qu'un moyen, c'est de les enchaîner. Si on leur laisse des jambes, ils s'en servent; comptez là-dessus.