L'exhortation était au moins inutile, s'adressant à un homme qui avait une lourde paire de fers aux pieds. Tom répondit qu'il n'avait pas l'intention de s'enfuir.
C'était l'habitude de Haley, après ces achats, de procéder par des insinuations de cette nature; il voulait inspirer un peu de confiance et de gaieté à sa marchandise, afin d'éviter les scènes désagréables.
Nous prendrons ici congé de l'oncle Tom, pour suivre les aventures des autres personnages de notre histoire.
CHAPITRE XI.
Vers le soir d'une brumeuse journée, un voyageur descendit à la porte d'une petite auberge de campagne, au village de N., dans le Kentucky. Il trouva, dans la salle commune, une compagnie assez mêlée; l'inclémence du temps contraignait tous ces voyageurs à chercher un abri; c'était la mise en scène ordinaire de ces sortes de réunions. Des habitants du Kentucky, grands, forts, osseux, vêtus de blouses de chasse, et couvrant de leurs vastes membres une superficie considérable, s'étendaient tout de leur long, avec la nonchalance particulière à leur race; des carnassières, des poires à poudre, des chiens de chasse et de petits nègres se roulaient pêle-mêle dans les angles. A chaque coin du foyer était assis un homme aux longues jambes, sa chaise à demi renversée, son chapeau sur la tête, et les talons de ses boites souillées de boue sur le manteau de la cheminée. Nous devons avertir nos lecteurs que c'est la position préférée de ceux qui fréquentent les tavernes de l'ouest. Cette attitude favorise chez eux l'exercice de la pensée.
Comme la plupart de ses compatriotes, l'hôte, qui se tenait derrière son comptoir, était grand, de mine joviale; ses membres étaient souples; sa tête, couverte de cheveux abondants, était surmontée d'un très-haut chapeau.
A vrai dire, chacun, dans l'appartement, portait cet emblème caractéristique de la souveraineté de l'homme. Qu'il fût de paille ou de palmier, de castor épais ou de soie brillante, le chapeau révélait chez tous l'indépendance républicaine. Le chapeau, c'est l'homme. Les uns le portaient crânement sur le côté: c'étaient les hommes de joyeuse humeur, les sans-gêne et les malins. Les autres l'enfonçaient jusque sur leur nez: c'étaient les indomptables et les tapageurs, qui portent ainsi leurs chapeaux, parce que c'est ainsi qu'ils veulent le porter. D'autres, au contraire, l'avaient renversé en arrière, hommes vifs et alertes qui veulent tout voir. Les autres, vrais sans-soucis, le placent de toutes sortes de façons.
Les chapeaux eussent mérité une étude de Shakespeare lui-même.