Des nègres, fort à l'aise dans leurs larges pantalons et fort à l'étroit dans leurs chemises, circulaient de tous côtés, sans autre but que de prouver leur désir d'employer tous les objets de la création au service de leur maître et de ses hôtes. Ajoutez à ce tableau un beau feu, vif, pétillant, qui flambait de la façon la plus réjouissante du monde dans une vaste et large cheminée. La porte et les fenêtres étaient ouvertes; les rideaux de calicot flottaient et se gonflaient sous de grosses bouffées d'air humide et froid. Vous avez maintenant une idée des agréments d'une taverne du Kentucky.

Les habitants du Kentucky, à l'heure où nous écrivons, sont une preuve vivante à l'appui de la doctrine qui enseigne la transmission des instincts et des particularités distinctives des races.

Leurs pères étaient de grands chasseurs, vivant dans les bois, dormant sous le ciel, avec les étoiles pour flambeaux. Leurs descendants regardent la maison comme une tente, ont toujours le chapeau sur la tête, s'étendent partout, mettent le talon de leurs bottes sur le manteau des cheminées, comme leurs pères faisaient sur le tronc des arbres, tiennent les fenêtres et les portes ouvertes, hiver comme été, afin d'avoir assez d'air pour leurs vastes poumons, appellent tout le monde «étranger» avec une nonchalante bonhomie[8], et sont, du reste, les plus francs, les plus faciles et les plus gais de tous les hommes.

Telle était la réunion dans laquelle pénétra notre voyageur. C'était un petit homme trapu, mis avec soin: toute l'apparence d'une bonne et franche nature, avec une certaine pointe d'originalité. Il accordait la plus grande attention à sa valise et à son parapluie; il entra, les portant lui-même à la main, et résistant avec opiniâtreté à toutes les offres de service des domestiques qui voulaient lui venir en aide. Il parcourut la salle d'un regard circulaire, où perçait une certaine inquiétude, et, se retirant vers le coin le plus chaud de l'appartement, il plaça ces objets sous sa chaise, s'assit enfin, et regarda avec anxiété le digne personnage dont les talons ornaient l'autre bout de la cheminée et qui crachait à droite et à gauche avec une force et une énergie bien capables d'effrayer un bourgeois minutieux et dont les nerfs sont trop susceptibles.

«Vous allez bien, étranger? dit le gentleman sans façon au nouvel arrivant; et il lança dans sa direction une gorgée de jus de tabac.

—Bien, je vous remercie, répliqua celui-ci, qui recula, non sans effroi, devant l'honneur qui le menaçait.

—Quelles nouvelles? reprit l'autre en tirant de sa poche une carotte de tabac et un grand couteau de chasse.

—Aucune que je sache, répondit l'étranger.

—Vous chiquez? dit le premier interlocuteur; et il présenta au vieux gentleman un morceau de tabac d'un air tout à fait fraternel.